Au pays de Manneken-pis, 1883
Bodega
FUYANT les caves de MunichEt leur vacarme où l’on s’enfume,Infidèle au rouge lambicQue le houblon amer parfume.
Laissant le genièvre brutalQu’aucun songe heureux n’accompagne,Le Bruxellois, dans du cristal,Boit les vins dorés de l’Espagne,
Il s’accoude sur des tonneauxCerclés de ceintures en tôle,Et, sans lire ses chers journaux,Regarde couler le Pactole
Au flot étincelant et blondDans son verre à fine veinuleQui s’évase comme un tromblonOu se rengorge en campanule.
Regard noyé, flair en arrêt,Il hume la boisson vermeilleEt rit en soi du cabaretOù le farocrate sommeille !
Lâchant, en face du porto,Sa compagne, la pipe brune,Il roule un fin papelitoPuis gaillardement en grille une.
Et mordillant le clair tabac,Un poing sur la hanche, il demande« B P » avec un caramba !Fort drôle en sa gorge flamande.
D’un relief de piquant ChesterIl se fait la bouche, et déguste,Sérieux comme un magister,Le vin roux versé par Auguste,
Dispensateur des biberons,Qui tend avec un rictus graveLe panier dont les éperonsA boire font le gosier brave !
Il déguste Oporto, Sherry,Marsala, Madère, AlicanteEt le Tarragone chériPour son haleine capricante.
Les vins secs et les vins sucrés,Les vins couleur de paille ou d’ambre,Il les boit tous, les crus dorés !…Lors, sa jambe lourde se cambre.
Son œil s’allume, — et son espritBat la soleilleuse campagneOù radieusement fleuritLe rêve des châteaux d’Espagne !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources