Au pays de Manneken-pis, 1883
Chevaux de bois
JE dénichai ses yeux friponsCertain soir bruyant de kermesse,Beaux yeux dont la chaude promesseM’enchaînèrent à ses jupons.
Sous ses cheveux, noire frisure,Elle était très blanche de peau.Les brides pourpres du chapeauLui faisaient comme une blessure.
A la clarté des lumignonsElle errait seule par la foule ;Dans la poussière qu’elle fouleRestaient moulés ses pieds mignons.
Autour d’elle hurlait la foire.Les bateleurs, sous le ciel clair,Lançaient effrontément en l’airPlus d’un mensonge bien notoire !
Mais elle allait droit aux tréteaux,S’émerveillant des funambulesEn veine de gais préambules,Ou jonglant avec des couteaux.
Elle devint un peu mabouleEn voyant l’hercule forainQui faisait tressauter l’airainDe son rouge biceps en boule.
La pâle enfant aux frêles brasPlus loin resta bouche béanteDevant une femme géante,Stupéfaite de tant de gras !
Elle passait sans allégressesEt le nez plein d’effarements,Au long des établissementsOù grésille le chœur des graisses.
Auprès des tirs assourdissantsElle avait des peurs sans pareillesEt fuyait, bouchant ses oreillesDe ses petits doigts frémissants ;
Elle fuyait sans une œilladePour les sucres ou les nougats…C’étaient pourtant de fort beaux gasQui servaient ce dessert malade.
Les tourniquets l’intéressaientAvec leurs faïences rougiesAux feux des pleurardes bougies.Or, ses mains blanches se pressaient
Vers la mécanique, en extase…O ma mignonne, tu t’en fusLe rouge au front et l’air confusDevant l’ail peint au fond d’un vase…
Le patron mugit : « Godferdam ! »Mais elle s’envolait, moqueuse,Sans souci de cette muqueuseÉraillée au rude schiedam.
Je rejoignis mon égaréePrès des clinquants chevaux de bois,Où s’éparpillaient les aboisD’une crapule bigarrée.
Mes regards devinrent osés.Ils dévoraient la nuque d’ambreTandis que sa taille se cambreVers les chevaux ankylosés :
« Voulez-vous pas, Mademoiselle ? »Et sur un coursier de sapinA la crinière de lapin,Fort galamment la mis en selle.
Nous tournoyâmes dans le ventD’un galop où tout se dérobe.Un bas blanc luisait sous la robeQue la brise allait soulevant.
Chaque objet se confond, se noieA nos regards incertains, puisLa foule prend l’aspect d’un puitsDans lequel le steeple tournoie.
Un orchestre ivre déployaitDes sonorités triomphales,Les cuivres soufflaient par rafales,La grosse-caisse foudroyait.
Nous tournions comme des poupées,Et dans ce tourbillon joyeuxJe ne voyais plus que ses yeuxQui me perçaient de leurs épées.
Combien de temps sut nous lierCette étourdissante voltigeDont garde encore le vertigeMon cœur qui ne peut oublier ?
Combien d’heures ? de jours ? Qu’importe !Prit-elle fin ? Je ne le sais..,Car depuis ces tours insensésUn idéal galop m’emporte.
Je vais chevauchant sans reposDe fantastiques haridelles,Par des pays d’amours fidèles,De paillons, de fards, d’oripeaux,
Par d’ébriétantes contréesDe lumières et de couleurs,De musique aux rhythmes hurleursEt de senteurs exaspérées !
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources