Au pays de Manneken-pis, 1883
Joyeuse Entrée
IL est de ces retraits utilesEnveloppés de certains soins,Où l’homme va pour des besoinsQui ne sont pas du tout futiles.
L’autorité veille dessusTeniers ignorait les mystèresDe ces temples utilitairesDont Manneken-Pis fait Jésus !
Les uns sont tapissés de marbreQu’une cascatelle éjouit :Sous sa nappe s’épanouitLa mousse, ainsi qu’au plus bel arbre.
D’autres sont en fonte et, pesants,Flanquent parfois le coin des rues,Les eaux n’y font jamais leurs crues :C’est l’oasis des paysans !
Ces braves gens du sarreau sombreS’y dégraffent sans compliments,Comme en ces tableautins flamandsDont on les voit égayer l’ombre.
Par contre, je sais maint castel,Châlets pleins de coquetterie,Promenant l’âme en la patrieDu farouche Guillaume Tell.
Ils servent aux bonheurs intimesDu high-life et des délicatsQui savent, en de certains cas,Sacrifier quinze centimes.
D’autres encore aux carrefoursRoidissent la robe de tôleQui semble leur faire une étole,Le soleil les transforme en fours !
J’en ai vu même que le chisteDe ses feuilles mauves revêt ;Ceux-là méritent leur brevetCar ils révèlent maint artiste :
L’œil y découvre des croquisD’une vivante anatomieEt des vers dont l’AcadémieJalouserait le tour exquis.
Il est des murs où peut se lire« Défense d’uriner ici. »Mais le pochard n’en prend souciPas plus que les chiens en délire.
L’agent a beau crier haro !Écarquiller œil et narines,Il n’empêche point les marinesDu diurétique faro.
On en trouve attristés d’affichesIndiscrètes de pharmaciensGuérisseurs des bobos anciens,En trois jours, sans frais, — tristes fiches !
J’en connais où mène un indexBrossé par quelque maître insigne,J’en sais qu’un numéro désigne,Voire un cour, selon le codex.
Les savants admirent leur floreD’algues aux reflets irisésEt de lichens vert-de-grisésQue l’âcre moiteur fait éclore.
Bien des sels ammoniacauxMêlés à d’irritants chloruresVersent dans l’air les bigarruresDe leurs arômes médicaux…
Mais tous gardent pour nos visitesUne onde au murmure charmantQui semble en son bruissementNous lancer d’aimables invites !
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources