Au pays de Manneken-pis, 1883
Marchande de crabes
Au seuil des cabarets vantésTrône la marchande de crabes.Son stock, qui plairait aux Arabes,Est riche en parfums éventés.
Elle écoule sans grand déboire,La vendeuse au joyeux bonnet,Son sel et ce que l’on connaîtEn fait de réveillons à boire.
Les crevettes fleurant la mer,Une mer d’opéra-comique,Des crabes roux au ventre amer,Plus amer que la noix vomique !
Des amandes aux tons ardents( Les vrais buveurs ne mangent qu’elles,)Et des noisettes sur lesquellesSe cassent les suprêmes dents.
La mastelle enduite de colles,Que paillette un sucre douteux,Les méphytiques caracolesQu’on mange à l’épingle, en gâteux.
Près des œufs durs à vierge coqueOù le gaz allume un rayon,Les œufs mollets qu’en sa bicoqueLa marchande marque au crayon.
La bouteille à sel se balanceAu milieu de ce carnavalEt les saucisses de chevalEn longs faisceaux pendent à l’anse.
La vendeuse est un bon garçonAyant toujours le mot pour rire,Mais avec elle rien à frire :Sa vertu ne perd point l’arçon.
Elle restera des dernières,Sans reproche comme sans peur,Et réveillera la torpeurDes buveurs faisant des manières.
Elle assoiffera leur gosierPar les pestilences propicesQui s’évadent de son osierOù s’entrechoquent les épices.
Dans vos songes passe sa voix,O titubantes clientèles,Et ce cri nasillé cent foisPar la vendeuse de mastelles :
« Goy’ vesch he’t aar’n belief t’r iemand ! »
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources