Au pays de Manneken-pis, 1883
Raccrocheuses
QUAND descend le soir, monte rueRoyale le flot circonspectDes vendeuses d’amour suspectQui sur les promeneurs se rue.
Elles gravissent l’escalierAu sommet duquel s’évertueA se rengorger la statueDe Belliard, marbre hospitalier.
Malgré le froid et les bourrasques,Malgré les brouillards ou le ventQue leurs coryzas vont bravant,On voit errer ces pâles masques.
Le visage aux yeux charbonnésA la flamme de leur bougie,La lèvre aux fards malsains rougie,Elles guêtent leurs abonnés.
Lamentables filles de peineDont l’amour fait son décrottoir,Et qui, sans relâche, au trottoirAiguisent leur faim et leur haine !
Elles vaguent le long des murs,Cour au large, tendant la joue,Alertes, la prunelle en joue,Le bassin haut sur les fémurs.
Malheur au pochard qui festonne,Malheur aux maigres jouvenceauxQu’elles prennent dans leurs réseauxAvec ce refrain monotone :
« Pst ! bonsoir, chou, monte chez moi.Tu verras comme je suis belle…Tout près d’ici : rue Isabelle…Tu seras mon étrenne, toi ! » —
Or, le vieux général de pierreSur son piedestal de granitLes regarde ébaucher leur nid,Du coin de sa froide paupière…
Là, se vend l’amour à un liardEt qui jamais ne vous repousseEt que l’on flûte sur le pouceChez ces demoiselles Belliard !
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources