Au pays de Manneken-pis, 1883
Rue St-Laurent
LA matrone au mielleux sourisRonde et grasse comme une caille,Trône à son comptoir de rocaille,Parmi ses vénales houris.
Elle porte des bonnets vagues ;Sur son ventre obèse et tremblantÉtincelle un tablier blancOù ses doigts font chanter leurs bagues.
Tout n’est que pourpre, tout n’est qu’orDans son phénoménal empire,Le vice exécrable y conspireAu sein d’un merveilleux décor !
La mousseline polychromeY fait de transparents atoursEt les corps mous ont des contoursQue le gaz ambre de son chrôme.
Sur le velours des capitonsLes tarlatanes, les percales,L’éclair jaune des chrysocalesFont un concert de rudes tons.
Les interminables bas rouges,Brasillent sous les clairs créponsDes imperceptibles juponsDont se déshabillent ces gouges.
Sur leurs lèvres où l’orpimentAllume sa poudre écarlate,L’ordure des rires éclateAinsi qu’un pétard de piment.
Aux flasques banquettes vautrées,Ces dames en poufs de combatPrennent leur somnolent ébat,Attendant l’heure des entrées.
L’une à la recherche d’espritFeuillette un roman, ennuyée.L’autre, sur le coude appuyéeFume sa cigarette et rit.
Cambrant le pied, une autre laceSon microscopique escarpin,France met pour mouche un pépinDe reinette — à la bonne place.
L’Italienne lit dans la mainD’une rousse aux yeux de chouetteEt lui prédit l’offre chouetteD’un michet chic, le lendemain !
Plus loin, la frileuse négresse,Regrettant ses noix de coco,Se drape au peignoir rococoQue son aisselle noire graisse.
Pepita penche sur son buscEt digère, rêvant couronne,Près du chat maigre qui ronronne.Bercé dans les senteurs du musc.
Flora tire, en un geste épique,Les cartes à Brunette quiCroque déjà le prince en skiAnnoncé par le Roi de pique.
Parfois quelque refrain grossierSur les lèvres peintes s’étale,Ou la chanson sentimentaleS’envole d’un aigre gosier.
Un encens monte vers le lustre,C’est l’hosannah du patchouliEt du vinaigre de BullyDont leur épiderme se lustre…
Mais déjà, frappant du talon,L’amour ivre-mort polissonne ;La porte bat, le timbre sonneTOUTES CES DAMES AU SALON !
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources