Au pays de Manneken-pis, 1883
Théâtre de la Monnaie
A LA Monnaie où les bravosSemblent parfois des cataractes,Je laisse la pièce aux dévots,Moi, je préfère les entr’actes.
La rampe assombrit le cordeauDe ses lumières aveuglantes,L’orchestre est vide, le rideauPend à grandes ombres sanglantes.
On quitte les durs strapontins,On délaisse l’étroite stallePour aller ouïr les potinsDe la presse sacerdotale.
Devant la pinte de chez TomOu le hasselt du liquoriste,Se rédige un pressant factum.Pour quelque agréable choriste.
C’est la minute où le galantCourt les baignoires et les loges,Sa bouche qui mousse en parlantDistille d’exquises éloges.
Ces dames minaudent ; leur voixPrend des inflexions calines,Leurs regards font de doux envois…Les vieilles sucent des pralines.
La fillette, sous l’éventailVoilant l’ardeur de ses prunelles,Songe au ténor, épouvantailDes vigilances maternelles !
Ces messieurs du gilet en cœur,Jolis comme sont les vignettes,Allument d’un regard vainqueurL’indiscret canon des lorgnettes.
Du parterre, le bon bourgeoisDévore, en coupant des oranges,La cocodette aux yeux grégeoisArborant des chapeaux étranges.
Et sans relâche, sans répit,Tout au fond de la salle obscureUne implacable voix glapitCe boniment dont on n’a cure :
« Jumelles en location !» Surtouts au vestiaire ! Programmes» De la représentation !» Livrets ! Petits bancs pour ces dames ! »
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Au pays de Manneken-pis, Bruxelles, Henry KISTEMAECKERS,éditeur, 1883· numérisation books.google.com· Sources