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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rimes de joie, 1881

Bons Dieux

Théodore Hannon· 60 vers

À Ludwig Wihl

I

BRAHMA, Zarame, Orsi, Jéhovah, Jupiter,Thor à la barbe de burgrave,Zeus, Allah, Wishnou, Dieu — filius et pater,Point d’interrogation grave.Tyrans cruels coulés dans l’or ou dans l’airain,Faits de bois, sculptés dans la pierre,Idoles au cœur dur, au visage inserein,Monstres à rigide paupière,Vous avez tous les mains rutilantes de sang,De sang humain rouge et qui fume !Pour gagner votre amour, paraît-il, tout-puissant,Il faut que l’autel se parfumeDe la pourpre liqueur aux sauvages relents ;Vous voulez, ô fauves atroces,L’artère que l’on ouvre et les cœurs pantelantsPour tremper vos griffes féroces.Oh ! tout ce sang versé doit creuser quelque partUn océan au sombre cadre,Plus grand que vous, ô Dieux ! où, pour votre départ,Mouille une ténébreuse escadre…Mais leur terrible main qui voulait nous broyer,Vers nous, en vain, sera tendue,Quand ces bourreaux viendront en ton sein se noyer,Mer sans fond par eux épandue !Nous laisserons les Dieux y couler un à un…Dans le ciel vide et taciturne,Un jour nous brûlerons le sucre au fort parfum :Le Temps a bien mangé Saturne !

II

Ô toi, le légataire universel des DieuxQui s’en sont allés, Dieu le Père,Prends garde, en vérité ! Tes prêtres sont odieux,Leur hypocrisie exaspère.Ils n’ont point la beauté des sacrificateursNi la superbe des druides :Notre sang peut dormir aux veines, ces gâteursVeulent des présents moins fluides !Leur arme est la sébille impudente des gueuxQui vont mendiant par les routes.Ils sont très-plats ; leurs doigts crochus, longs et rugueuxCherchent l’or et laissent les croûtes.Prends garde ! ton ciel craque et son azur terniLaisse partout voir des lézardes.Ton glas résonne. Il est fini ton infini.On va reléguer aux mansardes,Pâle divinité, ta gloire, — et vos faux nez,Sort, Hasard, Destin, Providence !Aujourd’hui nos cerveaux bien désemprisonnésOnt conquis leur indépendance.Ton enfer enfantin, ton Diable et ses terreurs,Chacun s’en joue en conscienceCar pour désenfiler ton chapelet d’erreursNous interrogeons la Science.Ton culte a la tristesse âcre des hôpitauxDans ses jeûnes, dans ses cilices ;Mais nous avons ouvré les Péchés capitauxAux inépuisables délices.Sur nos têtes tu peux brandir l’éclair cinglant,Fouet dont ta main nous rémunère,Nargue à ta foudre ! nargue à son rire aveuglant :Nous forgeons le paratonnerre !

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources