Rimes de joie, 1881
Encens de Foire
CHÈRE, rappelle-toi ce lourd bouquet forainQue humait goulûment le peuple souverain.Les fifres dans la nuit déversaient leurs vinaigres.Le bugle éternuait à la face des corsEt des pistons faussés. Scandant ces désaccords,Tonitruaient les tambours maigres.
Mais plus stridente encor s’éparpillait dans l’airUne gamme d’odeurs à défier tout flair,Et plus farouchement éclatait la fanfareDes huiles en travail et des âcres saindouxÉpandant leurs relents intenses par l’air douxOù ta narine en fleur s’effare.
Reporter scrupuleux, j’ai noté, sans rancœur,Les curieuses voix et les cris de ce chœurDont mon nez a perçu la fleurante harmonie :Boudin blanc, moule en deuil, crabe en pourpre gilet,Pomme-de-terre d’or, saucisson violet,Ô grésillante symphonie !
Quand le tram vert et blanc stoppa, je te tendisLe poing. Ta jambe fit éclair : tu descendis.Le sol garda la pointe exquise de tes mules…Soudain une bouffée énorme de senteursMonta du tourbillon des feux et des moiteurs,Selon les flamandes formules.
C’était d’abord l’haleine écœurante des suifsS’exhalant vers les deux en spasmes convulsifs.Sur de larges fourneaux chantonnaient les fritures :La graisse en lents remous roule les prismes blondsQui tournent, viennent, vont, montent, nauséabonds,Plongent et font des fioritures.
Près d’une fille rouge aux vulgaires poignets,En jupes qu’un graillon empèse, les beignetsChampignonnaient, sablés de pâle cassonnade,Ô fluxions de pâte indigeste ! Leurs pleursSe figeaient longuement dans la faïence à fleursEt puaient à la cantonade.
Les gaufres aux parfums suspects de pain grilléFaisaient pyramider leur dôme quadrilléOù le sucre avait mis une pointe de givre.Les pains d’épices mous mêlaient leur fade odeurAux couques étalant leur luisante rondeur,Comme des médailles de cuivre.
Les moules sur le feu râlaient piteusement.Or leurs valves, ainsi qu’un bec d’oiseau gourmand,S’ouvraient ; et tout autour des effluves marinesVous prenaient à la gorge évoquant une merInconnue où croupit quelque varech amer,Épouvantement des narines !
Dans l’ombre, — alors frémit ton nez aux grands dédains !En de fumeux poêlons rissolaient les boudins.Parfois un oignon frit joignait ses notes sures,Au chœur des saucissons qui claquaient par la nuit :La flamme leur ouvrait le ventre avec un bruitTrès sec et des éclaboussures.
Plus loin, s’aplatissant en de larges osiersLes suffocantes schols déchiraient les gosiers,Et, sans honte, étalant des lis de chair malade,Elles arquaient leurs dos fendus en rais d’un sou.Infections autour desquelles le voyou,Regards convoiteux, se balade.
Puis c’étaient, asphyxie ambulante ! les grasEt burlesques paniers qui défilent au brasDe quelque affreuse vieille à la voix très usée,Panier qu’épanouit ce bouquet parfumé :CrÈvettes, escargots, œufs durs, cheval fumé,Où ton cœur prit mainte nausée !
L’horreur des lampions à funèbre lueurFlottait sur une mer de blouses en sueur ;Épave : dans un coin ronronnait un harpiste.Parfois quelque beauté fendait l’âpre roulis,Sur ses très hauts talons l’âme des patchoulisRôdait, vous trahissant sa piste.
En angles dédaigneux ta lèvre se plissaitEt ton nez aux dégoûts superbes frémissait,Tandis qu’autour de nous en chaudes turbulences,Sans relâche, aux cieux noirs montaient les salaisonsEt claironnaient les lards, denses exhalaisonsAux nutritives pestilences !
Cependant que la foire allumait son encens,Moi je marchais béat à tes côtés, les sensRavis par la senteur printanière qui planeSur ta chair, — en oubli des tourmentes de l’ailSous les frissons ailés de ton large éventailTout embaumé de frangipane.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources