Rimes de joie, 1881
Les Litanies de l’Absinthe
PHILTRE charmant, ô toi que redoutent les mèresEt les amantes, philtre aux caresses amères,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Toi, le sûr guérisseur des douleurs anciennes,Aux nuits d’antan fauché par les magiciennes,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Lorsque ton âme au fond de nos verres s’éveille,C’est un chant de répit qui nous berce, ô merveille !
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Tu portes la couleur tendre de l’Espérance,Glauque étendard flottant joyeux sur la souffrance,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Ta robe resplendit des feux de l’émeraude,Elle est verte à l’égal des forêts où Juin rôde,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Quand par les cieux boudeurs toute flamme est éteinte,La mer revêt parfois ta radieuse teinte,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
L’œil mystique des chats dans ses profondeurs cèle,Parmi les sables d’or ta discrète étincelle,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Les femmes t’ont nommée « un poison »… Calomnie !Par toi qui fut tué ? — Le Chagrin. — Sois bénie !
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
La lèvre aimée est fade auprès de ta saliveQuand se tord notre langue à ta morsure olive,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Dans ton sein introublé chantent à voix têtue,Les soupirs, les sanglots et le remords qui tue,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Retombe sur mon cœur qu’étourdit ta fumée,Douce comme une larme, ô boisson parfumée !
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Herbe qui fait pâlir la ciguë et l’oronge,Unique espoir des cœurs qu’un secret chagrin ronge,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Or et billon de ceux dont l’âme est dépensée,Lampe des forts cerveaux où roule la pensée,
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Sœur du sombre café prometteur de nuits blanches,Nerf du poète errant sous nos cieux, mornes planches !
Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !
Oraison
GLOIRE et louange, à toi sur cette terre sombre,Savoureux océan où toute rancœur sombre ! —Si jamais, immortel endormeur des tourments,Celle à qui j’appartiens, fausse à ses longs serments,Reniait notre amour, méprisait notre joie,Alors, breuvage ardent, viens réclamer ta proie :Tout au fond de mon cœur à ta brûlure ouvert,Je te voue un autel sans rival, — POISON VERT ! —
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources