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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rimes de joie, 1881

Les Litanies de l’Absinthe

Théodore Hannon· 50 vers

PHILTRE charmant, ô toi que redoutent les mèresEt les amantes, philtre aux caresses amères,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Toi, le sûr guérisseur des douleurs anciennes,Aux nuits d’antan fauché par les magiciennes,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Lorsque ton âme au fond de nos verres s’éveille,C’est un chant de répit qui nous berce, ô merveille !

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Tu portes la couleur tendre de l’Espérance,Glauque étendard flottant joyeux sur la souffrance,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Ta robe resplendit des feux de l’émeraude,Elle est verte à l’égal des forêts où Juin rôde,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Quand par les cieux boudeurs toute flamme est éteinte,La mer revêt parfois ta radieuse teinte,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

L’œil mystique des chats dans ses profondeurs cèle,Parmi les sables d’or ta discrète étincelle,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Les femmes t’ont nommée « un poison »… Calomnie !Par toi qui fut tué ? — Le Chagrin. — Sois bénie !

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

La lèvre aimée est fade auprès de ta saliveQuand se tord notre langue à ta morsure olive,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Dans ton sein introublé chantent à voix têtue,Les soupirs, les sanglots et le remords qui tue,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Retombe sur mon cœur qu’étourdit ta fumée,Douce comme une larme, ô boisson parfumée !

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Herbe qui fait pâlir la ciguë et l’oronge,Unique espoir des cœurs qu’un secret chagrin ronge,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Or et billon de ceux dont l’âme est dépensée,Lampe des forts cerveaux où roule la pensée,

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Sœur du sombre café prometteur de nuits blanches,Nerf du poète errant sous nos cieux, mornes planches !

Absinthe, viens à nous dans l’infini des spleens !

Oraison

GLOIRE et louange, à toi sur cette terre sombre,Savoureux océan où toute rancœur sombre ! —Si jamais, immortel endormeur des tourments,Celle à qui j’appartiens, fausse à ses longs serments,Reniait notre amour, méprisait notre joie,Alors, breuvage ardent, viens réclamer ta proie :Tout au fond de mon cœur à ta brûlure ouvert,Je te voue un autel sans rival, — POISON VERT ! —

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources