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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rimes de joie, 1881

À deux grands yeux bizarres

Théodore Hannon· 48 vers

VOS yeux, vos beaux yeux, vos yeux fous,Sont si grands que chacun s’entêteÀ vous trouver, le croiriez vous ?Des yeux tout autour de la tête.

Sous votre frange à la griffonIls fulgurent comme des braisesDans une nuit opaque, et fontPâlir vos lèvres, sœurs des fraises !

Sont-ils roux ou bruns, gris ou vertsSous la paupière long-voilée,Ces yeux candides et perversDont votre face est étoilée ?

Sont-ils d’azur ou bleu-barbeau ?Qui donc résoudra ce problème ?…— Ils sont noirs : l’aîle du corbeauPrès de leur velours paraît blême.

Ils sont noirs, ces mauvais sujetsOù nul pleur jamais ne s’essuie :Le diable a dû fondre ce jaisSaupoudré d’infernale suie !

Leur ébène a pris son essorAux forêts d’un puissant rivage,Et leur laque fut le trésorD’un incomparable arrivage.

De quel puits sortit ce charbonPailleté de micas funèbres,Qui dans leur miroir doux et bonVerse la rancœur des ténèbres ?

Ce sont d’étincelants bijouxPris à la mer, un soir d’orage ;Les nuits trempèrent ces joujouxDe leur plus magique cirage.

Dans quel terrible auto-da-féS’est vu trituré leur bitumeOu torréfié le caféDont est faite leur amertume ?

Quel joaillier audacieuxTailla ces brillants à feu sombre,Étoiles noires de mes cieux,Ouvrant dans la nuit deux trous d’ombre.

À quelle houppe se poudra,Leur acier, de claires parcelles ?…Ces yeux sont tout ce qu’on voudra :Astres, joyaux, fleurs, étincelles,

Mais ces mirettes sont pour moiLes inéclipsables bougiesOù vont tournoyant, pleins d’émoi,Mes Sonnets et mes Nostalgies.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rimes de joie, Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881· numérisation wikisource.org· Sources