L’Âme nue, 1885· I La vie extérieure Les lois — les cultes — les formes· Les lois
La réponse de la terre
À HENRI BOULEY
J’ai crié vers la Terre :‖ « Aïeule, ô bonne aïeule !Déesse de nos dieux,‖ toi la Rhée et l’Isis,Toi qui fais refleurir‖ les bleuets dans l’éteuleEt susurrer la source‖ au fond des oasis ;
« Toi qui donnes aux nids‖ le dais mouvant des feuilles,Et qui verses ta sève‖ aux arbres jaunissants ;Qui nourris les oiseaux‖ des graines que tu cueilles,Et qui berces les mers‖ entre tes seins puissants !
« Pitié, prends en pitié‖ les martyrs que nous sommes :Notre effort épuisé‖ trébuche à chaque pas.Aïeule, est-ce que tout‖ souffre autant que les hommes ? »— Mais la Terre m’a dit :‖ « Je ne te connais pas.
« Ai-je compté les fleurs,‖ les mouches, les nuages,Les formes de la chair,‖ des plantes, du métal,Les cris du vent, l’écume‖ ou le sable des plages ?Et qu’es-tu donc, sinon‖ leur frère et leur égal ?
« Rien ! Et je ne sais rien‖ de ceux que je renferme,Pas plus que tu ne sais‖ l’angoisse ou les gaîtésDes millions de corps‖ qui vibrent sous ton derme,Infiniment petits‖ et toujours habités !
« J’ignore tout, les noms‖ et le nombre des racesQui pullulent de moi‖ pour courir sur mes flancs,Et mon indifférence‖ efface jusqu’aux tracesDe ceux qui sont passés‖ depuis cent fois mille ans ! »
— J’ai crié vers la Terre :‖ « Aïeule, ô dure aïeule !Ô marâtre ! Du moins,‖ si ton cœur reste closAu râle de tes fils‖ écrasés sous la meule,Et si ton vieux mépris‖ n’entend pas nos sanglots :
« Nous diras-tu quel est‖ le terme de la route,Quel mystère est caché‖ dans la nuit du trépas,Et si c’est bien fini‖ quand la chair est dissoute ? »— Mais la Terre m’a dit :‖ « Ta mort n’existe pas.
« N’être plus ! Vanité‖ d’un germe qui croit vivre !Présomption d’atome‖ errant dans le plein ciel !Orgueil stupide et fou !‖ Rêve de frelon ivre !Ce n’est pas toi qui vis,‖ c’est l’Être universel.
« L’Être total, matière‖ et force, esclave et maître,L’immortel incréé,‖ le Dieu, le seul vrai Dieu,En qui rien ne saurait‖ venir ou disparaîtreCar il est infini‖ dans le temps et le lieu !
« Seul, il vit. Et que font‖ un brin d’herbe qu’on mange,Un soleil qui s’effrite,‖ un homme qui s’endort ?Le Dieu sent palpiter‖ sa vie énorme : il change,Il respire, et son souffle‖ est fait avec la Mort.
« La Mort, c’est la formule‖ unique de la Vie,Le passage alterné‖ des corps dans d’autres corps,C’est le mouvement calme‖ et dont rien ne dévie,La résurrection‖ des faibles dans les forts.
« C’est la rajeunissante‖ et la réparatrice,Aurore après le jour,‖ printemps après l’été,La mère inépuisable‖ et l’auguste nourriceDont le travail fécond‖ peuple l’éternité.
« C’est la chaîne d’amour‖ et d’hymen qui nous lie :C’est par elle que tout‖ se fond et se confond,Naît, se croise, renaît,‖ court et se multiplie,Dans les bouillonnements‖ de l’espace sans fond.
« Elle accouple, elle brise,‖ elle épure, elle émonde ;Nous sommes tous égaux‖ pour elle, et je ne suisQu’un globule de sang‖ dans les veines du monde,Un point d’ombre dans l’ombre‖ insondable des nuits.
« Je m’éparpillerais‖ dans la poussière immense,Sans troubler un instant‖ la paix de l’ordre ancien,Et l’astre dont je suis‖ la quinzième semence,Le Soleil s’éteindrait‖ sans que rien en sût rien ! »
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a aïeule / l’éteule féminine, classiqueb l’Isis / oasis masculine, classiquea feuilles / cueilles féminine, classiqueb jaunissants / puissants masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb pas masculine, classiquea nuages / plages féminine, classiqueb métal / égal masculine, classiquea renferme / derme féminine, classiqueb gaîtés / habités masculine, classiquea races / traces féminine, classiqueb flancs / ans masculine, classiquea aïeule / meule féminine, classiqueb clos / sanglots masculine, équivalentea route / dissoute féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea vivre / ivre féminine, classiqueb ciel / universel masculine, classiquea maître / disparaître féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea mange / change féminine, classiqueb s’endort / Mort masculine, classiquea Vie / dévie féminine, classiqueb corps / forts masculine, classiquea réparatrice / nourrice féminine, classiqueb l’été / l’éternité masculine, classiquea lie / multiplie féminine, classiqueb confond / fond masculine, classiquea émonde / monde féminine, classiqueb suis / nuits masculine, classiquea immense / semence féminine, classiqueb ancien / rien masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources