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un seul est le mot juste.

L’Âme nue, 1885· I La vie extérieure Les lois — les cultes — les formes· Les lois

Chanson à boire

Edmond Haraucourt· 9 sizains, alexandrins et octosyllabes, 54 vers

Par Bacchus et Noé,‖ je crois que je suis ivre !J’aurai donc, pour un soir,‖ connu l’amour de vivre,Reconquis mes gaîtés,‖ mes douceurs et ma foi,Et posé ma croix lourde‖ aux rochers du calvaire…— Or, pourquoi ? Pour un peu‖ de mousse dans du verre,Et je deviens meilleur que moi !

Ô ma pensée ! Orgueil unique de mon être !Que vaux-tu donc, si tout‖ te fait changer ou naître ?C’est toi qui rutilais‖ dans l’éclat des cristauxEt scandais en chantant‖ le hoquet des bouteilles ;C’est toi qui mûrissais‖ dans les grappes vermeilles,Sur le flanc lointain des coteaux !

Aux mois d’automne, aux mois‖ rubiconds des vendanges,C’est mon cœur qu’on foulait‖ dans les pressoirs des granges ;Et quand la vie intime‖ et chaude crépitaitSous la pulpe des fruits‖ qui bout au fond des cuves,Quand l’air lourd des hangars‖ se saturait d’effluves,C’est mon rêve qui fermentait…

Mon rêve ! Fils bâtard‖ des forces que j’héberge !Dieu les accouple en moi‖ comme dans une auberge,Puis, né de la matière‖ aveugle et du hasard,Un feu court dans mon sang‖ comme un torrent de lave,Et libre, en moi, sans moi,‖ sous mon crâne d’esclave,S’allume le brasier de l’art !

Ma volonté, néant,‖ et mes cultes, fumée !Je suis moyen ; je suis‖ la brute désarmée ;Je suis le point fatal‖ où s’accomplit la loi,Furtive éclosion‖ d’un germe involontaire,Atome, inconscience‖ errant dans le mystère :Rien n’est à moi, pas même moi !

Semblable au bois qui brûle,‖ au bruit vain des tempêtes,Aux nuages, aux blés‖ fauchés, semblable aux bêtes,Je tourne dans la roue‖ immense du destin.Je vais sans voir : je suis‖ le frère du brin d’herbe ;Et s’il plaît au zéphyr‖ d’écraser ma superbe,C’est fini du soir au matin !

Mon corps se renouvelle‖ avec le vent qui passe ;Je nais et meurs un peu‖ chaque jour, et l’espaceMe tient comme la mer‖ tiendrait un grain de sel.Je suis la goutte d’eau‖ dans le déluge énorme ;Je suis un des creusets‖ sans nombre, où se transformeL’être de l’Être universel.

Et j’ai beau m’épuiser‖ à crier vers les nues :— « Soleils des cieux profonds,‖ planètes inconnues,« J’arrive, attendez-moi :‖ car j’étouffe ici-bas ;« J’ai soumis la matière‖ et ses lois à mon signe ! »— La terre fait mûrir‖ le raisin dans ma vigneEt la terre ne m’entend pas.

Mais elle va sonner,‖ l’heure des glas funèbresOù l’orgueil dessillé‖ voit clair dans les ténèbres :Les Règnes, doucement,‖ reprendront mes lambeaux ;Ils en feront des fleurs‖ pour nourrir les abeilles,Et mon sang rajeuni‖ coulera dans les treillesPour griser des peuples nouveaux !

Versification

Forme
9 sizains (sizains)
Rimes
9(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (45 de 12, 9 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
9 sizains
Mots à la rime
a ivre / vivre féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquec calvaire / verre féminine, classiquea être / naître féminine, classiqueb cristaux / coteaux masculine, classiquec bouteilles / vermeilles féminine, classiquea vendanges / granges féminine, classiqueb crépitait / fermentait masculine, classiquec cuves / d’effluves féminine, classiquea j’héberge / auberge féminine, classiqueb hasard / l’art masculine, classiquec lave / d’esclave féminine, classiquea fumée / désarmée féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquec involontaire / mystère féminine, classiquea tempêtes / bêtes féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquec d’herbe / superbe féminine, classiquea passe / l’espace féminine, classiqueb sel / universel masculine, classiquec énorme / transforme féminine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classiquec signe / vigne féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb lambeaux / nouveaux masculine, classiquec abeilles / treilles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources