L’Âme nue, 1885· I La vie extérieure Les lois — les cultes — les formes· Les lois
Le buste
À CHARLES LECONTE DE LISLE
Là, descendu pour moi‖ de cent milliers de lieues,Un rayon de la lune‖ entre, glissant au mur,Et verse la fraîcheur‖ de ses caresses bleuesSur un buste qui luit,‖ tout seul, dans l’air obscur.
Et ma chambre s’emplit‖ de la froideur du marbre,Tandis que lumineuse‖ et roide en son ennui,Levant son cou plus mince‖ et plus droit qu’un jeune arbre,La vierge aux reflets clairs‖ se dresse dans la nuit.
Or, toujours elle est là,‖ comme une conscience,Fixant ses regards blancs‖ sur mon impureté,Témoin silencieux‖ de chaque défaillance,Qui m’écoute et qui juge‖ avec tranquillité.
Elle lit sous mon masque‖ et voit mon âme nue,Elle sait mes regrets‖ et compte mes remords,Elle connaît les vœux‖ que la chair m’insinue,Et j’entends les conseils‖ couler de ses yeux morts :
— « Garde dans ton cœur fier‖ le dégoût du mensonge !Superbe de cynisme‖ et de triste impudeur,Montre à tous comme à moi‖ le cancer qui te ronge ;Déshabille ta vie‖ et fais voir ta laideur.
« Tant pis si l’on te hue‖ et si la foule infâme,Pour se punir sur toi‖ te choisissant martyr,Vient souffleter son âme‖ au miroir de ton âme !Le monde ne vaut pas‖ qu’on daigne lui mentir.
« Mentir, c’est dégrader‖ ses vices et sa honte !Tout nu, marche tout nu !‖ Sois l’apôtre du vrai ;Dans les tentations‖ que ta faiblesse affronte,Défends à ton orgueil‖ de dire : « Je vaincrai. »
« Pauvre néant ! Héros‖ d’hier ! Combats sans trêve ;Combats encore, après‖ avoir tant combattu !Baigne dans l’idéal‖ les splendeurs de ton rêve !Qui sait ce que demain‖ fera de ta vertu ?
« Tout le mal est en vous,‖ dans des recoins intimesIl dort ; mais l’égoïsme‖ est un soleil puissantQui fait sourdre le germe‖ intérieur des crimes :L’âme de tout l’Enfer‖ nage dans votre sang !
« L’homme est lâche, pétri‖ de luxure et d’envie ;Il est traître et voleur,‖ assassin s’il le faut !Et pas un seul n’est sûr,‖ quelle que soit sa vie,De ne jamais porter‖ sa tête à l’échafaud.
« Chaque désir coupable‖ est un pas vers la chute :L’austérité des bons‖ devrait hurler d’effroi,Car la volonté s’use‖ aux longueurs de la lutte ;La seule force humaine‖ est d’avoir peur de soi !
« Il court tant de poison‖ dans l’air que tu respires !Il entre tant de mal‖ dans le bien que tu fais !Les meilleurs d’entre vous‖ sont les frères des pires,Et votre probité‖ confine à leurs forfaits.
« Donc, tiens haut ton mépris‖ de toi-même et des autres ;Contemple les méchants‖ sans haine et sans courroux ;Sois doux aux scélérats :‖ leurs cœurs, ce sont les vôtres,Et nul n’est assez pur‖ pour pousser leurs verrous.
« Ce qui les a hantés‖ vous hanterait peut-êtreSi l’idée en flambait‖ sous vos crânes malsains ;Et devant la justice‖ infaillible du maître,Les plus grands criminels‖ sont tout près des grands saints ! »
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a lieues / bleues féminine, classiqueb mur / obscur masculine, classiquea marbre / arbre féminine, classiqueb ennui / nuit masculine, non classiquea conscience / défaillance féminine, classiqueb impureté / tranquillité masculine, classiquea nue / m’insinue féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea mensonge / ronge féminine, classiqueb impudeur / laideur masculine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb martyr / mentir masculine, classiquea honte / affronte féminine, classiqueb vrai / vaincrai masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquea intimes / crimes féminine, classiqueb puissant / sang masculine, non classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb faut / l’échafaud masculine, classiquea chute / lutte féminine, classiqueb d’effroi / soi masculine, classiquea respires / pires féminine, classiqueb fais / forfaits masculine, classiquea autres / vôtres féminine, classiqueb courroux / verrous masculine, classiquea peut-être / maître féminine, classiqueb malsains / saints masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources