L’Âme nue, 1885· II La vie intérieure L’aube — midi — le soir· Le soir
Le lit
À ALPHONSE DAUDET
Sanctuaire divin‖ de l’extase et des rêves,Tombeau de nos regrets,‖ gouffre de nos remords,Je t’aime, ô Lit profond‖ où les heures sont brèves,Et qui fais les vivants‖ heureux comme les morts ;
Toi que la sainte nuit‖ dresse dans les ténèbresEntre le monde hostile‖ et le néant béni ;Qui, frère des cercueils,‖ endors nos cœurs funèbresEt balance notre âme‖ au bord de l’infini ;
Toi qui, pour nous laver‖ des vices et des haines,Nous baignes tendrement,‖ du coucher au réveil,Dans le flot blanc des draps‖ comme dans des fontaines :Toi qui nous rends meilleurs‖ dans la paix du sommeil !
Asile des vaincus,‖ rédempteur des victimes ;Confident des chagrins,‖ berceau des corps brisés !Dispensateur fécond‖ des caresses intimes,Paradis de l’amour‖ et trône des baisers !
Tu verses à nos sens‖ les voluptés pâmantes ;Puis, quand nos chauds désirs‖ et nos muscles sont las,Quand nos fronts ont roulé‖ sur le sein des amantes,Nous écoutons leurs cœurs‖ nous bercer comme un glas.
Et sous le dais calmant‖ de ton ciel léthargique,S’évadant de l’angoisse‖ et du jour accompli,Noyé dans ta langueur‖ bienfaisante et magique,Notre être consolé‖ s’abîme dans l’oubli…
Oh ! pourquoi s’éveiller‖ de ta mort éphémèreAprès avoir goûté‖ l’espoir de n’être plus ?Pourquoi la vérité,‖ froide et fausse chimère,Chassant dans le hasard‖ nos pas irrésolus ?
Ce doit être si bon‖ de rentrer dans les choses,De n’avoir plus de vœux,‖ plus d’erreur, plus de foi ;D’être comme le vent‖ qui joue avec les rosesOu comme l’eau qui court‖ sans demander pourquoi ;
D’avoir à tout jamais‖ fermé le triste livreOù notre ennui comptait‖ son âge avec dégoût ;De ne penser à rien‖ et d’exister sans vivre ;D’être un peu de poussière‖ au milieu du grand Tout…
Ah ! les rochers lointains‖ sur les monts solitaires !Les blocs que la mer bat‖ sans les faire frémir !Les filons enfouis‖ aux profondeurs des terresEt dormant sans savoir‖ qu’on peut ne pas dormir !
J’aspire après la mort‖ qui guérit d’être un homme ;Et je vous bénirai,‖ frères, au soir final :Car vos mains, en clouant‖ le lit du dernier somme,Pour la première fois‖ ne m’auront pas fait mal !
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a rêves / brèves féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb béni / l’infini masculine, classiquea haines / fontaines féminine, classiqueb réveil / sommeil masculine, classiquea victimes / intimes féminine, classiqueb brisés / baisers masculine, classiquea pâmantes / amantes féminine, classiqueb las / glas masculine, classiquea léthargique / magique féminine, classiqueb accompli / l’oubli masculine, classiquea éphémère / chimère féminine, classiqueb plus / irrésolus masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb foi / pourquoi masculine, classiquea livre / vivre féminine, classiqueb dégoût / Tout masculine, classiquea solitaires / terres féminine, classiqueb frémir / dormir masculine, classiquea homme / somme féminine, classiqueb final / mal masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources