L’Âme nue, 1885· II La vie intérieure L’aube — midi — le soir· Le soir
Les gibets
À LÉOPOLD ALLARD
J’avais marché vingt ans‖ dans les steppes du monde,Cherchant ces fleurs d’amour‖ que la jeunesse blondeCueille au bord du chemin :Pressant contre mon cœur‖ le nid plein de mes rêves,Je suivais les rocs noirs‖ et le sable des grèvesQue bat l’orage humain.
Seul, je marchais, sans un‖ murmure et sans un blâme,Mais pensif comme ceux‖ qui portent dans leur âmeLa terreur d’être nés ;Quand se dressa, debout‖ sur la route suivie,Le pilori sanglant‖ où Dieu suspend la vieDe ceux qu’il a damnés.
Et je la reconnus,‖ l’infernale géhenneOù le Destin, bourreau,‖ torture de sa haineLes fils maudits de Dieu,Les parias qu’un songe‖ égara dans leur route,Et ceux chez qui l’espoir,‖ dans les bourdons du doute,Sonna son couvre-feu ;
Tous ceux qui n’ont ni foi,‖ ni désir, ni tendresse,Tous ceux qu’un grand amour‖ blessa d’une caresse,Et qui, las de souffrir,Abandonnant leur être‖ au hasard qui les pousse,Attendent vibrer l’heure‖ harmonieuse et douceQui permet de mourir.
Ils étaient là, sans nombre,‖ informes, lourds, inertes,Les cadavres vivants‖ massés en grappes vertes,Le cou dans un lacet :Ils pendaient, pleins de morne‖ et lugubre indolence,Et le vent qui pleurait‖ dans l’effroi du silence,Las et lent, les berçait…
Dans l’air gris, où flottait‖ une puanteur froide,Les potences, troncs noirs,‖ dressaient leur maigreur roideEt tendaient leur bras sec ;Par centaines, furtifs,‖ et taisant leurs voix rauques,Des corbeaux gras fouettaient‖ les têtes aux yeux glauquesQu’ils picotaient du bec.
Par instants, le bruit mou‖ d’une masse qui tombeSe mêlait, douloureux‖ comme un chant d’outre-tombe,Au grincement des os ;Blancs et jaunes, au pied‖ des arbres du supplice,Les vieux morts empilaient‖ leurs crânes au front lisseEt dormaient par monceaux.
D’autres gibets encore !‖ Et l’effroyable plaine,Si loin que le regard‖ s’étendait, était pleineDe ces bouquets hideux…— Ah ! Mon nom ! Je l’entends.‖ — Ces peuples de momiesM’offraient, en souriant‖ de leurs lèvres blêmies,Ma place au milieu d’eux.
Fuir ? Le Doute avait pris‖ ma main. Il me dit : « Reste. »Et la Désespérance,‖ en me courbant du geste,Me mit la corde au cou ;Le champ eut un long cri‖ de gaîté sépulcrale,Et des ricanements‖ étouffèrent mon râle :Je pendais à mon clou.
Depuis cette nuit-là,‖ spectre qui semble vivre,J’attends très lentement‖ l’oubli qui nous délivre,Et Je compte tout bas ;Je me balance au vent‖ du Sort qui me soufflette :Et l’on croit, en voyant‖ mon rictus de squelette,Que je ne souffre pas.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (40 de 12, 20 de 6)· profil 6, 6−6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a monde / blonde féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec rêves / grèves féminine, classiquea blâme / âme féminine, classiqueb nés / damnés masculine, classiquec suivie / vie féminine, classiquea géhenne / haine féminine, classiqueb Dieu / couvre-feu masculine, classiquec route / doute féminine, classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquec pousse / douce féminine, classiquea inertes / vertes féminine, classiqueb lacet / berçait masculine, classiquec indolence / silence féminine, classiquea froide / roide féminine, classiqueb sec / bec masculine, classiquec rauques / glauques féminine, classiquea tombe / d’outre-tombe féminine, classiqueb os / monceaux masculine, classiquec supplice / lisse féminine, classiquea plaine / pleine féminine, classiqueb hideux / d’eux masculine, classiquec momies / blêmies féminine, classiquea Reste / geste féminine, classiqueb cou / clou masculine, classiquec sépulcrale / râle féminine, classiquea vivre / délivre féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquec soufflette / squelette féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’Âme nue, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1885· numérisation wikisource.org· Sources