La Légende des Sexes, 1882
L’hymne des noyés
La Seine se déploie‖ en frémissement vaguesOù le reflet du gaz‖ agite un rouge éclair,Tandis qu’un courant fuit‖ dans la fuite des vagues,Plus opaque et pourtant plus clair ;Il glisse, lourd comme une lave,Sur le flanc des piliers qu’il lave,Et voici qu’un hymne humble et graveMonte dans l’air.
« Nous sommes les noyés‖ des grandes nuits lascives,Les doux inachevés,‖ les chauds et courts destins ;Nous sommes le flot blanc‖ des races convulsivesQui jaillit des soirs aux matins :Nous ruisselons comme des fleuves,Fils de nonnes et fils de veuves,Fils de vierges prudemment neuves,Fils de catins.
« Pollen des lits bourgeois‖ et des ennuis nocturnes,Fleurs d’amour, fleurs sans fruit‖ des soirs sans lendemain,Nous chantons notre glas‖ dans l’eau froide des urnes,Au clapotis rose des mains ;Nous passons sans que nul nous voie,Mais avant d’être ceux qu’on noie,Nous noyons dans des mers de joieLes cœurs humains.
« Nous sommes les enfants‖ ignorés de leurs mères ;Nés d’un frisson d’amour,‖ nous mourons de frissons,Et plus que les fœtus‖ nous sommes éphémères,Nous, leurs frères, qui nous berçonsDans nos berceaux de porcelaineAccrochés aux duvets de l’aine,Comme au long des sentiers la lainePend aux buissons.
« Et tous, assassinés‖ par l’onde du baptêmeDans les Saxe et les Chine‖ ou dans les grès rugueux,Dans les fleurs des faïences ou les fleurs de Bohème,Nous fluons à l’égout fougueux :Puis notre flotte erre et navigueDans l’écluse, contre la digueEt sous le pont où la fatigueEndort les gueux.
« Nous en avons tant vu‖ grelotter sous les archesQue nous en avons pris‖ en pitié les vivants ;Tant vu qui regardaient,‖ assis aux bords des marches,Courir leurs rêves décevants ;Et mieux vaut le peu que nous sommesQue d’être devenus des hommesEssayant de pénibles sommesÀ tous les vents !
« Nous aurions pu peupler‖ cent mille fois la terre,Être héros, rois, dieux,‖ avoir soif, avoir faim ;Nous étions tout, étant‖ le nombre et le mystère,L’ébauche du projet divin :Mais nous roulons, tourbe inféconde,Vers l’inféconde mer qui gronde,Vers la mer cuvette du monde,Sans fond, sans fin ! »
Le sire De Chambley
Versification
- Forme
- 7 huitains (huitains)
- Rimes
- 7(ababcccb)
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 4 syllabes (28 de 8, 20 de 12, 7 de 4, 1 de 13)· profil 8, 4, 6+6, (13)
- Strophes
- 7 huitains
- Mots à la rime
- a vagues féminine, classiqueb éclair / clair / l’air masculine, classiquec lave / grave féminine, classiquea lascives / convulsives féminine, classiqueb destins / matins masculine, classiquec fleuves / veuves / neuves féminine, classiqueb catins / lendemain masculine, classiquea nocturnes / urnes féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquec voie / noie / joie féminine, non classiquea mères / éphémères féminine, classiqueb frissons / berçons / buissons masculine, classiquec porcelaine / l’aine / laine féminine, classiquea baptême / Bohème féminine, classiqueb rugueux / fougueux / gueux masculine, classiquec navigue / digue / fatigue féminine, classiquea arches / marches féminine, classiqueb vivants / décevants / vents masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb faim / divin / fin masculine, classiquec inféconde / gronde / monde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources