La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes
Le coït des atomes
À Fernand Icres.
Rien n’était. Le néant‖ s’étalait dans la nuit.Nul frisson n’annonçait‖ un monde qui commence.Sans forme, sans couleur,‖ sans mouvement, sans bruit,Les germes confondus‖ flottaient dans l’ombre immense.
Le froid stérilisait‖ les espaces sans fin :L’essence de la vie‖ et la source des causesSommeillaient lourdement‖ dans le chaos divin.L’âme de Pan nageait‖ dans la vapeur des choses.
L’originelle Mort,‖ d’où l’univers est né,Engourdissait dans l’œuf‖ l’innomable matière ;Et sans force, impuissant,‖ le Verbe consternéPesait dans l’infini‖ son œuvre toute entière.
Soudain sous l’œil de Dieu‖ qui regardait, sans but,Frémit une lueur‖ vague de crépuscule.L’atome vit l’atome :‖ il bougea. L’amour fut ;Et du premier Coït‖ naquit la molécule.
Or l’esprit, stupéfait‖ de ces accouplementsQui grouillaient dans l’abîme‖ insondé du désordre,Vit, dans la profondeur‖ des nouveaux firmaments,D’infimes embryons‖ se chercher et se tordre.
Pleins de lenteur pénible‖ et d’efforts caressants,Les corps erraient, tournaient‖ et s’accrochaient, sans nombre :L’amour inespéré‖ subtilisait leurs sens ;La lumière naissait‖ des frottements de l’ombre.
Et les astres germaient.‖ Ô splendeur ! Ô matins !Chaudes affinités‖ des êtres et des formes !Les soleils s’envolaient‖ sur les orbes lointains,Entraînant par troupeaux‖ les planètes énormes.
Des feux tourbillonants‖ fendaient l’immensité,Et les sphères en rut‖ roulaient leurs masses rondes ;Leurs flancs brûlés d’amour‖ et de féconditéCrachaient à plein volcans‖ le sperme ardent des mondes.
Puis les éléments lourds‖ s’ordonnaient, divisés :Les terres s’habillaient‖ de roches et de plantes ;L’air tiède enveloppait‖ les globes de baisers,Et les mers aux flots bleus‖ chantaient leurs hymnes lentes.
C’est alors, qu’au milieu‖ du monde épais et brut,Debout, fier, et criant‖ l’éternelle victoire,Chef-d’œuvre de l’amour,‖ l’Être Vivant parut !— Et Dieu sentit l’horreur‖ d’être seul dans sa gloire.
Versification
- Forme
- 10 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 10(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quatrains
- Mots à la rime
- a nuit / bruit masculine, classiqueb commence / immense féminine, classiquea fin / divin masculine, classiqueb causes / choses féminine, classiquea né / consterné masculine, classiqueb matière / entière féminine, classiquea but / fut masculine, classiqueb crépuscule / molécule féminine, classiquea accouplements / firmaments masculine, classiqueb désordre / tordre féminine, classiquea caressants / sens masculine, classiqueb nombre / l’ombre féminine, classiquea matins / lointains masculine, classiqueb formes / énormes féminine, classiquea l’immensité / fécondité masculine, classiqueb rondes / mondes féminine, classiquea divisés / baisers masculine, classiqueb plantes / lentes féminine, classiquea brut / parut masculine, classiqueb victoire / gloire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
40 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources