La Légende des Sexes, 1882· La légende des sexes
Pasiphaë
À Victor d’Auriac.
Hic crudelis amor tauri, suppostaque furto
Pasiphaë.Virgile,(Énéide, Lov. VI.)
Midi ! Le ciel profond‖ est d’un cobalt intense,Comme une lampe d’or‖ pendue au zénith bleu,Le soleil qui montait‖ s’arrête et se balance :Ses rayons verticaux‖ vibrent dans l’air en feu.
Les monts, les champs, baignés‖ de clartés odorantes,Rêvent sans mouvement‖ dans leur vaste sommeil.L’île nage, au milieu‖ des vagues transparentesDont chacune miroite‖ et reflète un soleil.
La mer chante : le flot,‖ tiède et blanchi d’écume,Lèche le sable ardent‖ qui fume dans le port.Le parfum lourd des fleurs‖ pèse, comme une brume,Dans l’atmosphère épaisse‖ où la brise s’endort.
La sève bout ; le fruit‖ est mûr ; la vie éclate :Les muscats jaunissant‖ cuisent sur les coteaux ;Le pâtre, désertant‖ la lande aride et plate,Sous les blancs oliviers‖ a conduit ses troupeaux.
Et dans le bois sacré,‖ sa royale retraite,Sous les myrtes neigeux‖ du temple d’Astarté,La fille du Soleil,‖ Pasiphaë de Crète,Moule dans les coussins‖ sa brune nudité.
Les tons mats de sa chair‖ ont des reflets d’ivoire ;Ses cheveux sur son sein‖ roulent comme des flots,Et l’éclair brille, au fond‖ de sa prunelle noire,Sous le voile lascif‖ des cils à demi clos.
La voilà ! C’est la Reine‖ aux fureurs hystériques :Pour éteindre l’ardeur‖ de ses sens allumés,La voilà se cabrant,‖ frottant ses chairs lubriquesSur le baiser soyeux‖ des tissus parfumés.
Hélios ! Tu la vois,‖ crispant ses membres lisses,Mordant ses propres bras‖ et tordant ses cheveux ;Une peau de lion‖ serrée entre ses cuisses,Elle s’arque, du cou‖ jusqu’aux jarrets nerveux !
En vain trente guerriers,‖ les plus beaux de la Grèce,Ont sous leurs reins musclés‖ pétri son torse nu :Surexcités par leur‖ impuissante caresse,Ses flancs inassouvis‖ ont rêvé d’inconnu.
En vain, pour la calmer,‖ Bacchantes et TribadesDe leurs touchers savants‖ ont énervé son corps ;Elle a pris en dégoût‖ ces voluptés trop fades :La Fille du Soleil‖ veut des muscles plus forts !
Or, elle a vu là-bas,‖ sur les fauves lagunes,Dans la chaleur du rut‖ passer un taureau blanc :Il allait, bondissant‖ sur les génisses brunes,Et ses rouges naseaux‖ aspiraient l’air brûlant.
Et la reine le veut,‖ le fier taureau de Crète !Elle veut son amour‖ profond et vigoureux.Dédale l’a comprise‖ et la statue est prète :La génisse de bronze‖ entr’ouvre ses flancs creux.
Qu’elle est superbe et vraie !‖ On la dirait vivante :Les cornes de son front‖ sont droites vers les cieux ;Un rêve inconscient‖ dort au fond de ses yeux ;Son poitrail s’arrondit ;‖ sa largue queue éventeEt bat sa hanche au poils soyeux !
Sur les voluptueux‖ tapis du gouffre vide,Pasiphaë, l’œil fixe‖ et le sein haletant,S’agenouille et s’écarte.‖ Elle a peur un instant ;Puis, la croupe levée,‖ impatiente, avide,La voici prête : elle l’attend !
Il a mugi ! C’est lui !‖ C’est son pas ! Il s’élance.Il embrasse l’airain‖ sous son ventre puissant :La voûte en retentit.‖ Plein des fureurs du sang,Il cherche : son désir‖ oscille et se balance.Enfin, il trouve. Elle le sent !
Sa main prompte a saisi‖ le trait qui la caresse ;Sa main douce le guide.‖ Ici, monstre indompté !Un cri !… Mort ou bonheur ?‖ Torture ou volupté ?Les chairs bâillent : il glisse,‖ il pénètre, il se dresseDans sa mâle rigidité !
Aux fonds inexplorés‖ de la gorge féconde !Au fond de l’être ! Au fond‖ des canaux convulsés !Comme un fer rouge ! Encore !‖ Oh pitié ! C’est assez.Le glaive secoué‖ la déchire, la sonde,Et met en sang ses reins brisés !
Pas de grâce, non ! Grâce !‖ Il avance ; il se pousse !Où donc s’arrêtera‖ son intraitable effort ?Il se roidit. Toujours‖ plus loin, toujours plus fort !Pasiphaë bondit,‖ et pour chaque secousseElle râle, hurle et se tord !
Ses dents grincent ; sa lèvre‖ écume de salive ;Ses doigts ensanglantés‖ meurtrissent ses seins blancs.Elle ondule et frémit‖ sur ses genoux tremblants ;Ses muscles contractés‖ serrent la force activeQui fouille la nuit dans ses flancs !
Ô volupté ! Douleurs !‖ Spasmes ! Rage inouïe !Oh ! quelque chose à mordre,‖ une lèvre, un baiser !Le sang bout dans la veine‖ et bout à la briser !Il court en jets de feu,‖ comme un torrent de pluie,Dans les chairs qu’il vient arroser !
Soudain, le nerf gonflé‖ se tend et la soulève :Palpitante, pendue‖ à ce levier vainqueur,Elle a senti jaillir‖ une épaisse liqueurQui coule, lave ardente,‖ intarissable sève,Et regorge jusqu’à son cœur.
Elle s’ouvre et déborde !‖ Elle étrangle, elle presseLe dard chaud qui s’agite‖ avec des élans fous !C’est le dernier frisson,‖ le plus fort, le plus doux.Enfin lasse, inondée,‖ et ruisselant d’ivresse,Elle fléchit sur les genoux.
Son beau corps assouvi‖ roule comme une masseSur les coussins froissés‖ de sa prison d’airain.— Mais déjà le Taureau‖ hume le vent marin,Et rêve, en regardant‖ l’horizon qui s’effaceDans la vague du ciel serein.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12(abab) 11(abbab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (92 de 12, 11 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 12 quatrains, 11 quintils
- Mots à la rime
- a intense / balance féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea odorantes / transparentes féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea d’écume / brume féminine, classiqueb port / s’endort masculine, classiquea éclate / plate féminine, classiqueb coteaux / troupeaux masculine, classiquea retraite / Crète féminine, classiqueb d’Astarté / nudité masculine, classiquea d’ivoire / noire féminine, classiqueb flots / clos masculine, classiquea hystériques / lubriques féminine, classiqueb allumés / parfumés masculine, classiquea lisses / cuisses féminine, classiqueb cheveux / nerveux masculine, classiquea Grèce / caresse féminine, classiqueb nu / d’inconnu masculine, classiquea Tribades / fades féminine, classiqueb corps / forts masculine, classiquea lagunes / brunes féminine, classiqueb blanc / brûlant masculine, classiquea Crète / prète féminine, classiqueb vigoureux / creux masculine, classiquea vivante / évente féminine, classiqueb cieux / yeux / soyeux masculine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb haletant / instant masculine, classiqueb l’attend / puissant masculine, classiquea s’élance / balance féminine, classiqueb sang / sent masculine, classiquea caresse / dresse féminine, non classiqueb indompté / volupté masculine, classiqueb rigidité / convulsés masculine, classiquea féconde / sonde féminine, non classiqueb assez / brisés masculine, classiquea pousse / secousse féminine, classiqueb effort / fort / tord masculine, classiquea salive / active féminine, classiqueb blancs / tremblants / flancs masculine, classiquea inouïe / pluie féminine, classiqueb baiser / briser / arroser masculine, classiquea soulève / sève féminine, classiqueb vainqueur / liqueur / cœur masculine, classiquea presse / d’ivresse féminine, classiqueb fous / doux / genoux masculine, classiquea masse / s’efface féminine, classiqueb d’airain / marin / serein masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Légende des sexes, poëmes hystériques, Bruxelles, Imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882· numérisation wikisource.org· Sources