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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Trophées, 1893· Romancero

La Revanche de Diego Laynez

José-Maria de Heredia· terza rima classique, alexandrins, 49 vers

Ce soir, seul au haut bout,‖ car il n’a pas d’égaux,Diego Laynez, plus pâle‖ aux lueurs de la cire,S’est assis pour souper‖ avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois aînés,‖ sont là ; mais le vieux sireEn son cœur angoissé‖ songe au plus jeune. Hélas !Il n’est point revenu.‖ Le Comte a dû l’occire.

Le vin rit dans l’argent‖ des brocs ; le coutelasDégainé, l’écuyer,‖ ayant troussé sa manche,Laisse échauffer le vin‖ et refroidir les plats.

Car le maître et seigneur‖ n’a pas dit : Que l’on tranche !Depuis que dans sa chaise‖ il est venu s’asseoir,Deux longs ruisseaux de pleurs‖ mouillent sa barbe blanche.

Et le grave écuyer‖ se tient près du dressoir,Devant la table vide‖ et la foule béante,Et nul, fils ou vassal,‖ ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir‖ le spectre qui le hante,Laynez ferme les yeux‖ et baisse encor le front ;Mais il voit son fils mort‖ et sa honte vivante.

Il a perdu l’honneur,‖ il a gardé l’affront ;Et ses aïeux, de race‖ irréprochable et forte,Au jour du Jugement‖ le lui reprocheront.

L’outrage l’accompagne‖ et le mépris l’escorte.De tout l’orgueil antique‖ il ne lui reste rien.Hélas ! hélas ! Son fils‖ est mort, sa gloire est morte !

— Seigneur, ouvre les yeux.‖ C’est moi. Regarde bien.Cette table sans viande‖ a trop piètre figure ;Aujourd’hui j’ai chassé‖ sans valet et sans chien ;

J’ai forcé ce ragot ;‖ je t’en offre la hure ! —Ruy dit, et tend le chef‖ livide et hérisséQu’il tient empoigné par‖ l’horrible chevelure.

Diego Laynez d’un bond‖ sur ses pieds s’est dressé :— Est-ce toi, Comte infâme ?‖ Est-ce toi, tête exsangue,Avec ce rire fixe‖ et cet œil convulsé ?

Oui, c’est bien toi ! Tes dents‖ mordent encor ta langue ;Pour la dernière fois‖ l’insolente a raillé,Et le glaive a tranché‖ le fil de sa harangue ! —

Sous le col d’un seul coup‖ par Tizona taillé,D’épais et noirs caillots‖ pendent à chaque fibre ;Le Vieux frotte sa joue‖ avec le sang caillé.

D’une voix éclatante‖ et dont la salle vibre,Il s’écrie : — Ô Rodrigue,‖ ô mon fils, cher vainqueur,L’affront me fit esclave‖ et ton bras me fait libre !

Et toi, visage affreux‖ qui réjouis mon cœur,Ma main va donc, au gré‖ de ma haine indomptable,Satisfaire sur toi‖ ma gloire et ma rancœur ! —

Et souffletant alors‖ la tête épouvantable :— Vous avez vu, vous tous,‖ il m’a rendu raison !Ruy, sieds-toi sur mon siège‖ au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef‖ est Chef de ma maison. —

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
16(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a d’égaux / hidalgos masculine, classiqueb cire / sire / l’occire féminine, classiquec Hélas / coutelas / plats masculine, classiquea manche / tranche / blanche féminine, classiqueb s’asseoir / dressoir / soir masculine, classiquec béante / hante / vivante féminine, classiquea front / l’affront / reprocheront masculine, classiqueb forte / l’escorte / morte féminine, classiquec rien / bien / chien masculine, classiquea figure / hure / chevelure féminine, classiqueb hérissé / dressé / convulsé masculine, classiquec exsangue / langue / harangue féminine, classiquea raillé / taillé / caillé masculine, classiqueb fibre / vibre / libre féminine, classiquec vainqueur / cœur / rancœur masculine, classiquea indomptable / épouvantable / table féminine, classiqueb raison / maison masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

49 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Trophées, Paris, Poésie/Gallimard, 1981· numérisation lyres.chez.com· Sources