Les Trophées, 1893· Romancero
Le Triomphe du Cid
Les portes du palais‖ s’ouvrirent toutes grandes,Et le roi Don Fernan‖ sortit pour recevoirLe jeune chef rentrant‖ avec ses vieilles bandes.
Quittant cloître, métier,‖ champ, taverne et lavoir,Clercs, bourgeois ou vilains,‖ tout le bon peuple exulte ;Les femmes aux balcons‖ se penchent pour mieux voir.
C’est que, vengeur du Christ‖ que le Croissant insulte,Rodrigue de Bivar,‖ vainqueur, rentre aujourd’huiDans Zamora qu’emplit‖ un merveilleux tumulte.
Il revient de la guerre,‖ et partout devant lui,Sur son genet rapide‖ et rayé comme un zèbreLe cavalier berbère‖ en blasphémant a fui.
Il a tout pris, pillé,‖ rasé, brûlé, de l’ÈbreJusques au Guadiana‖ qui roule un sable d’or,Et de l’Algarbe en feu‖ monte un long cri funèbre.
Il revient tout chargé‖ de butin, plus encorDe gloire, ramenant‖ cinq rois de Morérie.Ses captifs l’ont nommé‖ le Cid Campeador.
Tel Ruy Diaz, à travers‖ le peuple qui s’écrie,La lance sur la cuisse,‖ en triomphal arroi,Rentre dans Zamora‖ pavoisée et fleurie.
Donc, lorsque les huissiers‖ annoncèrent : Le RoiTelle fut la clameur,‖ que corbeaux et corneillesDes tours et des clochers‖ s’envolèrent d’effroi.
Et Don Fernan debout‖ sous les portes vermeilles,Un instant, ébloui,‖ s’arrêta sur le seuilAux acclamations‖ qui flattaient ses oreilles.
Il s’avançait, charmé‖ du glorieux accueil…Tout à coup, repoussant‖ peuple, massiers et garde,Une femme apparut,‖ pâle, en habits de deuil.
Ses yeux resplendissaient‖ dans sa face hagarde,Et, sous le voile épars‖ de ses longs cheveux roux,Sanglotante et pâmée,‖ elle cria : — Regarde !
Reconnais-moi ! Seigneur,‖ j’embrasse tes genoux.Mon père est mort qui fut‖ ton fidèle homme lige ;Fais justice, Fernan,‖ venge-le, venge-nous !
Je me plains hautement‖ que le Roi me négligeEt ne veux plus attendre,‖ au gré du meurtrier,La vengeance à laquelle‖ un grand serment t’oblige.
Oui, certe, ô Roi, je suis‖ lasse de larmoyer ;La haine dans mon cœur‖ bout et s’irrite et monteEt me prend à la gorge‖ et me force à crier
Vengeance, ô Roi, vengeance‖ et justice plus prompte !Tire de l’assassin‖ tout le sang qu’il me doit ! —Et le peuple disait :‖ — C’est la fille du Comte.
Car d’un geste rigide‖ elle montrait du doigtCid Ruy Diaz de Bivar‖ qui, du haut de sa selle,Lui dardait un regard‖ étincelant et droit.
Et œil sombre de l’homme‖ et les yeux clairs de celleQui l’accusait, alors‖ se croisèrent ainsiQue deux fers d’où jaillit‖ une double étincelle.
Don Fernan se taisait,‖ fort perplexe et transi,Car l’un et l’autre droit‖ que son esprit balancePèse d’un poids égal‖ qui le tient en souci.
Il hésite. Le peuple‖ attendait en silence.Et le vieux Roi promène‖ un regard incertainSur cette foule où luit‖ l’éclair des fers de lance.
Il voit les cavaliers‖ qui gardent le butin,Glaive au poing, casque en tête,‖ au dos la brigandine,Rangés autour du Cid‖ impassible et hautain.
Portant l’étendard vert‖ consacré dans Médine,Il voit les captifs pris‖ au Miramamolin,Les cinq Émirs vêtus‖ de soie incarnadine ;
Et derrière eux, plus noirs‖ sous leurs turbans de lin,Douze nègres, chacun‖ menant un cheval barbe.Or le bon prince était‖ à la justice enclin :
— Il a vengé son père,‖ il a conquis l’Algarbe ;Elle, au nom de son père,‖ inculpe son amant. —Et Don Fernan pensif‖ se caresse la barbe.
— Que faire, songe-t-il,‖ en un tel jugement ? —Chimène à ses genoux‖ pleurait toutes ses larmes.Il la prit par la main‖ et très courtoisement
— Relève-toi, ma fille,‖ et calme tes alarmes,Car sur le cœur d’un prince‖ espagnol et chrétienLes larmes de tes yeux‖ sont de trop fortes armes.
Certes Bivar m’est cher ;‖ c’est l’espoir, le soutienDe Castille ; et pourtant‖ j’accorde ta requêteIl mourra si tu veux,‖ ô Chimène, il est tien.
Dispose, il est à toi.‖ Parle, la hache est prête ! —Ruy Diaz la regardait,‖ grave et silencieux.Elle ferma les yeux,‖ elle baissa la tête.
Elle n’a pu braver‖ ce front victorieuxQu’illumine l’ardeur‖ du regard qui la dompte ;Elle a baissé la tête‖ elle a fermé les veux.
Elle n’est plus la fille‖ orgueilleuse du Comte,Car elle sent rougir‖ son visage, enflamméMoins encor de courroux‖ que d’amour et de honte
— C’est sous un bras loyal‖ par l’honneur même arméQue ton père a rendu‖ son âme — que Dieu sauve !L’homme applaudit au coup‖ que le prince a blâmé.
Car l’honneur de Laynez‖ et de Laÿn le Chauve,Non moins pur que celui‖ des rois dont je descends,Vaut l’orgueil du sang goth‖ qui dore ton poil fauve.
Condamne, si tu peux…‖ Pardonne, j’y consens.Que Gormaz et Laynez‖ à leur antique souche,Voient par vous reverdir‖ des rameaux florissants.
Parle, et je donne à Ruy,‖ sur un mot de ta bouche,Belforado, Saldagne‖ et Carrias del Castil. —Mais Chimène gardait‖ un silence farouche.
Fernan lui murmura :‖ — Dis, ne te souvient-il,Ne te souvient-il plus‖ de l’amour ancienne ? —Ainsi parle le Roi‖ gracieux et subtil.
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 34(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a grandes / bandes féminine, classiqueb recevoir / lavoir / voir masculine, classiquec exulte / insulte / tumulte féminine, classiquea aujourd’hui / lui / fui masculine, classiqueb zèbre / l’Èbre / funèbre féminine, classiquec d’or / encor / Campeador masculine, classiquea Morérie / s’écrie / fleurie féminine, classiqueb arroi / Roi / d’effroi masculine, classiquec corneilles / vermeilles / oreilles féminine, classiquea seuil / accueil / deuil masculine, classiqueb garde / hagarde / Regarde féminine, classiquec roux / genoux / venge-nous masculine, classiquea lige / néglige / t’oblige féminine, classiqueb meurtrier / larmoyer / crier masculine, classiquec monte / prompte / Comte féminine, classiquea doit / doigt / droit masculine, classiqueb selle / celle / étincelle féminine, classiquec ainsi / transi / souci masculine, classiquea balance / silence / lance féminine, classiqueb incertain / butin / hautain masculine, classiquec brigandine / Médine / incarnadine féminine, classiquea Miramamolin / lin / enclin masculine, classiqueb barbe / l’Algarbe féminine, classiquec amant / jugement / courtoisement masculine, classiquea larmes / alarmes / armes féminine, classiqueb chrétien / soutien / tien masculine, classiquec requête / prête / tête féminine, classiquea silencieux / victorieux / veux masculine, classiqueb dompte / Comte / honte féminine, classiquec enflammé / armé / blâmé masculine, classiquea sauve / Chauve / fauve féminine, classiqueb descends / consens / florissants masculine, classiquec souche / bouche / farouche féminine, classiquea Castil / souvient-il / subtil masculine, classiqueb ancienne / sienne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
103 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Trophées, Paris, Poésie/Gallimard, 1981· numérisation lyres.chez.com· Sources