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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Trophées, 1893

Les Conquérants de l’or

José-Maria de Heredia· distiques, alexandrins, 682 vers

I

Après que Balboa‖ menant son bon chevalPar les bois non frayés,‖ droit, d’amont en aval,Eut, sur l’autre versant‖ des Cordillères hautes,Foulé le chaud limon‖ des insalubres côtesDe l’Isthme qui partage‖ avec ses monts géantsLa glauque immensité‖ des deux grands océans,Et qu’il eut, s’y jetant‖ tout armé de la berge,Plante son étendard‖ dans l’écume encor vierge,Tous les aventuriers,‖ dont l’esprit s’enflamma,Rêvaient, en arrivant‖ au port de Panama,De retrouver, espoir‖ cupide et magnifique,Aux rivages dorés‖ de la mer Pacifique,El Dorado promis‖ qui fuyait devant eux,Et, mêlant avec l’or‖ des songes monstrueux,De forcer jusqu’au fond‖ de ces torrides zonesL’âpre virginité‖ des rudes AmazonesQue n’avait pu dompter‖ la race des héros,De renverser des dieux‖ à têtes de taureauxEt de vaincre, vrais fils‖ de leur ancêtre Hercule,Les peuples de l’Aurore‖ et ceux du Crépuscule.

Ils savaient que, bravant‖ ces illustres périls,Ils atteindraient les bords‖ où germent les bérylsEt Doboyba qui comble,‖ en ses riches ravines,Du vaste écroulement‖ des temples en ruines,La nécropole d’or‖ des princes de Zenu ;Et que, suivant toujours‖ le chemin inconnuDes Indes, par-delà‖ les îles des ÉpicesEt la terre où bouillonne‖ au fond des précipicesSur un lit d’argent fin‖ la Source de Santé,Ils verraient, se dressant‖ en un ciel enchantéJusqu’au zénith brûlé‖ du feu des pierreries,Resplendir au soleil‖ les vivantes féeriesDes sierras d’émeraude‖ et des pics de saphirQui recèlent l’antique‖ et fabuleux Ophir.

Et quand Vasco Nunez‖ eut payé de sa têteL’orgueil d’avoir tenté‖ cette grande conquête,Poursuivant après lui‖ ce mirage éclatant,Malgré sa mort, la fleur‖ des Cavaliers, portantLe pennon de Castille‖ écartelé d’Autriche,Pénétra jusqu’au fond‖ des bois de Côte-RicheÀ travers la montagne‖ horrible, ou naviguaLe long des noirs récifs‖ qui cernent Veragua,Et vers l’Est atteignit,‖ malgré de grands naufrages,Les bords où l’Orénoque,‖ enflé par les orages,Inondant de sa vase‖ un immense horizon,Sous le fiévreux éclat‖ d’un ciel lourd de poison,Se jette dans la mer‖ par ses cinquante bouches.

Enfin cent compagnons,‖ tous gens de bonnes souches,S’embarquèrent avec‖ Pascual d’AndagoyaQui, poussant encor plus‖ sa course, côtoyaLe golfe où l’océan‖ Pacifique déferle,Mit le cap vers le Sud,‖ doubla l’île de Perle,Et cingla devant lui‖ toutes voiles dehors,Ayant ainsi, parmi‖ les Conquérants d’alorsL’heur d’avoir le premier‖ fendu les mers nouvellesAvec les éperons‖ des lourdes caravelles.

Mais quand, dix mois plus tard,‖ malade et déconfit,Après avoir très loin‖ navigué sans profitVers cet El Dorado‖ qui n’était qu’un vain mythe,Bravé cent fois la mort,‖ dépassé la limiteDu monde, ayant perdu‖ quinze soldats sur vingt,Dans ses vaisseaux brisés‖ Andagoya revint,Pedrarias d’Avila‖ se mit fort en colère ;Et ceux qui, sur la foi‖ du récit populaire,Hidalgos et routiers,‖ s’étaient tous rassemblésDans Panama, du coup‖ demeurèrent troublés.

Or les seigneurs, voyant‖ qu’ils ne pouvaient plus guèreEmployer leur personne‖ en actions de guerre,Partaient pour Mexico ;‖ mais ceux qui, n’ayant rien,Étaient venus tenter‖ aux plages de Darien,Désireux de tromper‖ la misère importune,Ce que vaut un grand cœur‖ à vaincre la fortune,S’entretenant à jeun‖ des rêves les plus beaux,Restaient, l’épée oisive‖ et la cape en lambeauxQuoique tous bons marins‖ ou vieux batteurs d’estrade,À regarder le flot‖ moutonner dans la rade,En attendant qu’un chef‖ hardi les commandât.

II

Deux ans étaient passés,‖ lorsqu’un obscur soldatQui fut depuis titré‖ Marquis pour sa conquête,François Pizarre, osa‖ présenter la requêteD’armer un galion‖ pour courir par-delàPuerto Pinas. Alors‖ Pedrarias d’AvilaLui fit représenter‖ qu’en cette conjonctureIl n’était pas prudent‖ de tenter l’aventureEt ses dangers sans nombre‖ et sans profit ; d’ailleurs,Qu’il ne lui plaisait point‖ de voir que les meilleursDe tous ses gens de guerre,‖ en entreprises folles,Prodiguassent le sang‖ des veines espagnoles,Et que nul avant lui,‖ de tant de Cavaliers,N’avait pu triompher‖ des bois de mangliersQui croisent sur ces bords‖ leurs nœuds inextricables ;Que, la tempête ayant‖ rompu vergues et câblesÀ leurs vaisseaux en vain‖ Si loin aventurés,Ils étaient revenus‖ mourants, désemparés,Et trop heureux encor‖ d’avoir sauvé la vie.

Mais ce conseil ne fit‖ qu’échauffer son envie.Si bien qu’avec Diego‖ d’Almagro, par contrats,Ayant mis en commun‖ leur fortune et leurs bras,Et don Fernan de Luque‖ ayant fourni les sommes,En l’an mil et cinq cent‖ vingt-quatre, avec cent hommes,Pizarre le premier,‖ par un brumeux matinDe novembre, montant‖ un mauvais brigantin,Prit la mer, et lâchant‖ au vent toute sa toile,Se fia bravement‖ en son heureuse étoile.

Mais tout sembla d’abord‖ démentir son espoir.Le vent devint bourrasque,‖ et jusqu’au ciel très noirLa mer terrible, enflant‖ ses houles couleur d’encre,Défonça les sabords,‖ rompit les mâts et l’ancre,Et fit la triste nef‖ plus rase qu’un radeau.Enfin après dix jours‖ d’angoisse, manquant d’eauEt de vivres, sa troupe‖ étant d’ailleurs fort lasse,Pizarre débarqua‖ sur une côte basse.

Au bord, les mangliers‖ formaient un long treillis ;Plus haut, impénétrable‖ et splendide fouillisDe lianes en fleur‖ et de vignes grimpantes,La berge s’élevait‖ par d’insensibles pentesVers la ligne lointaine‖ et sombre des forêts.

Et ce pays n’était‖ qu’un très vaste marais.

Il pleuvait. Les soldats,‖ devenus frénétiquesPar le harcèlement‖ venimeux des moustiquesQui noircissaient le ciel‖ de bourdonnants essaims,Foulaient avec horreur,‖ en ces bas-fonds malsains,Des reptiles nouveaux‖ et d’étranges insectesOu voyaient émerger‖ des lagunes infectes,Sur leur ventre écaillé‖ se traînant d’un pied tors,Ces lézards monstrueux‖ qu’on nomme alligators.Et quand venait la nuit,‖ sur la terre trempée,Dans leurs manteaux, auprès‖ de l’inutile épée,Lorsqu’ils s’étaient couchés,‖ n’ayant pour alimentQue la racine amère‖ ou le rouge piment,Sur le groupe endormi de ces chercheurs d’empiresFlottait, crêpe vivant,‖ le vol mou des vampires,Et ceux-là qu’ils marquaient‖ de leurs baisers velusDormaient d’un tel sommeil‖ qu’ils ne s’éveillaient plus.

C’est pourquoi les soldats,‖ par force et par prière,Contraignirent leur chef‖ à tourner en arrière,Et, malgré lui, disant‖ un éternel adieuAu triste campement‖ du port de Saint-Mathieu,Pizarre, par la mer‖ nouvellement ouverte,Avec Bartolomé‖ suivant la découverte,Sur un seul brigantin‖ d’un faible tirant d’eauRepartit, et, doublant‖ Punta de Pasado,Le bon pilote Ruiz‖ eut la fortune insigne,Le premier des marins,‖ d’avoir franchi la LigneEt poussé plus au sud‖ du monde occidental.

La côte s’abaissait,‖ et les bois de santalExhalaient sur la mer‖ leurs brises parfumées.De toutes parts montaient‖ de légères fumées,Et les marins joyeux,‖ accoudés aux haubans,Voyaient les fleuves luire‖ en tortueux rubansÀ travers la campagne,‖ et tout le long des plagesFuir des champs cultivés‖ et passer des villages.Ensuite, ayant serré‖ la côte de plus près,À leurs yeux étonnés‖ parurent les forêts.

Au pied des volcans morts,‖ sous la zone des cendres,L’ébénier, le gayac‖ et les durs palissandres,Jusques aux confins bleus‖ des derniers horizonsRoulant le flot obscur‖ des vertes frondaisons,Variés de feuillage‖ et variés d’essence,Déployaient la grandeur‖ de leur magnificence ;Et du nord au midi,‖ du levant au ponent,Couvrant tout le rivage‖ et tout le continent,Partout où œil pouvait‖ s’étendre, la ramureSe prolongeait avec‖ un éternel murmurePareil au bruit des mers.‖ Seul, en ce cadre noir,Étincelait un lac,‖ immobile miroirOù le soleil, plongeant‖ au milieu de cette ombre,Faisait un grand trou d’or‖ dans la verdure sombre.

Sur le sable marneux,‖ d’énormes caïmansGuettaient le tapir noir‖ ou les roses flamants.Les majas argentés‖ et les boas superbesSous leurs pesants anneaux‖ broyaient les hautes herbes,Ou, s’enroulant autour‖ des troncs d’arbres pourris,Attendaient l’heure où vont‖ boire les pécaris.Et sur les bords du lac‖ horriblement fertileOù tout batracien‖ pullule et tout reptile,Alors que le soleil‖ décline, on pouvait voirLes fauves par troupeaux‖ descendre à l’abreuvoir :Le puma, l’ocelot‖ et les chats-tigres souples,Et le beau carnassier‖ qui ne va que par couplesEt qui par-dessus tous‖ les félins est citéPour sa grâce terrible‖ et sa férocité,Le jaguar. Et partout‖ dans l’air multicoloreFlottait la végétale‖ et la vivante flore ;Tandis que des cactus‖ aux hampes d’aloès,Les perroquets divers‖ et les kakatoèsEt les aras, parmi‖ d’assourdissants ramages,Lustraient au soleil clair‖ leurs splendides plumages,Dans un pétillement‖ d’ailes et de rayons,Les frêles oiseaux-mouche‖ et les grands papillons,D’un vol vibrant, avec‖ des jets de pierreries,Irradiaient autour‖ des lianes fleuries.

Plus loin, de toutes parts‖ élancés, des halliers,Des gorges, des ravins,‖ des taillis, par milliers,Pillant les monbins mûrs‖ et les buissons d’icaques,Les singes de tout poil,‖ ouistitis et macaques,Sakis noirs, capucins,‖ trembleurs et carcajousPar les figuiers géants‖ et les hauts acajous,Sautant de branche en branche‖ ou pendus par leurs queues,Innombrables, de l’aube‖ au soir, durant des lieues,Avec des gestes fous‖ hurlant et gambadant,Tout le long de la mer les suivaient.

Cependant,Poussé par une tiède‖ et balsamique haleine,Le navire, doublant‖ le cap de Sainte-Hélène,Glissa paisiblement‖ dans le golfe d’azurOù, sous l’éclat d’un jour‖ éternellement pur,La mer de Guayaquil,‖ sans colère et sans lutte,Arrondissant au loin‖ son immense volute,Frange les sables d’or‖ d’une écume d’argent.

Et l’horizon s’ouvrit‖ magnifique et changeant.

Les montagnes, dressant‖ les neiges de leur crête,Coupaient le ciel foncé‖ d’une brillante arêteD’où s’élançaient tout droits‖ au haut de l’éther bleuLe Prince du Tonnerre‖ et le Seigneur du Feu :Le mont Chimborazo‖ dont la sommité ronde,Dôme prodigieux‖ sous qui la foudre gronde,Dépasse, gigantesque‖ et formidable aussi,Le cône incandescent‖ du vieux Cotopaxi.

Attentif aux gabiers‖ en vigie à la hune,Dans le pressentiment‖ de sa haute fortune,Pizarre, sur le pont‖ avec les Conquérants,Jetait sur ces splendeurs‖ des Yeux indifférentsQuand, soudain, au détour‖ du dernier promontoire,L’équipage, poussant‖ un long cri de victoire,Dans un repli du golfe‖ où tremblent les refletsDes temples couverts d’or‖ et des riches palaisAvec ses quais noircis‖ d’une innombrable foule,Entre l’azur du ciel‖ et celui de la houle,Au bord de l’océan‖ vit émerger Tumbez.

Alors, se recordant‖ ses compagnons tombésÀ ses côtés, ou morts‖ de soif et de famine,Et voyant que le peu‖ qui restait avait mineDe gens plus disposés‖ à se ravitaillerQu’à reprendre leur course,‖ errer et batailler,Pizarre comprit bien‖ que ce serait démenceQue de s’aventurer‖ dans cet empire immense ;Et jugeant sagement‖ qu’en ce dernier effortIl fallait à tout prix‖ qu’il restât le plus fort,Il prit langue parmi‖ ces nations étranges,Rassembla beaucoup d’or‖ par dons et par échanges,Et, gagnant Panama‖ sur son vieux brigantinPlein des fruits de la terre‖ et lourd de son butin,Il mouilla dans le port‖ après trois ans de courses.Là, se trouvant à bout‖ d’hommes et de ressources,Bien que fort malhabile‖ aux manières des cours,Il résolut d’user‖ d’un suprême recoursAvant que de tenter‖ sa dernière campagne,Et de Nombre de Dios‖ s’embarqua pour l’Espagne.

III

Or, lorsqu’il toucha terre‖ au port de San-Lucar,Il retrouva l’Espagne‖ en allégresse, carL’Impératrice-Reine,‖ en un jour très prospère,Comblant les vœux du prince‖ et les désirs du père,Avait heureusement‖ mis au monde l’InfantDon Philippe — que Dieu‖ conserve triomphant !Et l’Empereur joyeux‖ le fêtait dans Tolède.Là, Pizarre, accouru‖ pour implorer son aide,Conta ses longs travaux‖ et, ployant le genou,Lui fit en bon sujet‖ hommage du Pérou.Puis ayant présenté,‖ non sans quelque vergogneD’offrir si peu, de l’or,‖ des laines de vigogneEt deux lamas vivants‖ avec un alpaca,Il exposa ses droits.‖ Don Carlos remarquaCes moutons singuliers‖ et de nouvelle espèceDont la taille était haute‖ et la toison épaisse ;Même, il daigna peser‖ entre ses doigts royaux,Fort gracieusement,‖ la lourdeur des joyaux ;Mais quand il dut traiter‖ l’objet de la demande,Il répondit avec‖ sa rudesse flamande :Qu’il trouvait, à son gré,‖ que le vaillant MarquisDon Hernando Cortès‖ avait assez conquisEn subjuguant le vaste‖ empire des Aztèques ;Et que lui-même ainsi‖ que les saints ArchevêquesEt le Conseil étaient‖ fermement résolusÀ ne rien entreprendre‖ et ne protéger plus,Dans ses possessions‖ des mers occidentales,Ceux qui s’entêteraient‖ à ces courses fatalesOù s’abîma jadis‖ Diego de Nicuessa.Mais, à ce dernier mot,‖ Pizarre se dressaEt lui dit : Que c’était‖ chose qui scandaliseQue d’ainsi rejeter‖ du giron de l’Église,Pour quelques onces d’or,‖ autant d’infortunés,Qui, dans l’idolâtrie‖ et l’ignorance nés,Ne demandaient, voués‖ au céleste anathème,Qu’à laver leurs péchés‖ dans l’eau du saint baptême.Ensuite il lui peignit‖ en termes éloquentsLa Cordillère énorme‖ avec ses vieux volcansD’où le feu souverain,‖ qui fait trembler la terreEt fondre le métal‖ au creuset du cratère,Précipite le flux‖ brûlant des laves d’orQue garde l’oiseau Rock‖ qu’ils ont nommé condor.Il lui dit la nature‖ enrichissant la fable ;D’innombrables torrents‖ qui roulent dans leur sableDes pierres d’émeraude‖ en guise de galets ;La chicha fermentant‖ aux celliers des palaisDans des vases d’or pur‖ pareils aux vastes jarresOù l’on conserve l’huile‖ au fond des Alpujarres ;Les temples du Soleil‖ couvrant tout le pays,Revêtus d’or, bordés‖ de leurs champs de maïsDont les épis sont d’or‖ aussi bien que la tigeEt que broutent, miracle‖ à donner le vertigeEt fait pour rendre même‖ un Empereur pensif,Des moutons d’or avec‖ leurs bergers d’or massif.

Ce discours étonna‖ Don Carlos, et l’Altesse,Daignant enfin peser‖ avec la petitesseDes secours implorés‖ l’honneur du résultat,Voulut que sans tarder‖ Don François répétât,Par-devant Nosseigneurs‖ du Grand Conseil, ses offresDe dilater l’Église‖ et de remplir les coffres.Après quoi, lui passant‖ l’habit de chevalierDe Saint-Jacque, il lui mit‖ au cou son bon collier.Et Pizarre jura‖ sur les saintes reliquesQu’il resterait fidèle‖ aux rois Très-Catholiques,Et qu’il demeurerait‖ le plus ferme soutienDe l’Église Romaine‖ et du beau nom chrétien.Puis l’Empereur dicta‖ les augustes cédulesQui faisaient assavoir,‖ même aux plus incrédules,Que, sauf les droits anciens‖ des hoirs de l’Amiral,Don François Pizarro,‖ lieutenant généralDe Son Altesse, était‖ sans conteste et sans termeSeigneur de tous pays,‖ îles et terre ferme,Qu’il avait découverts‖ ou qu’il découvrirait.La minute étant lue‖ et quand l’acte fut prêtÀ recevoir les seings‖ au bas des protocoles,Pizarre, ayant jadis‖ peu hanté les écoles,Car en Estremadure‖ il gardait les pourceaux,Sur le vélin royal‖ d’où pendaient les grands sceauxFit sa croix, déclarant‖ ne savoir pas écrire,Mais d’un ton si hautain‖ que nul ne put en rire.Enfin, sur un carreau‖ brodé, le bâton d’orQui distingue l’Alcade‖ et l’Alguazil MayorLui fut remis par Juan‖ de Fonseca. La choseAinsi dûment réglée‖ et sa patente close,L’Adelantade, avant‖ de reprendre la mer,Et bien qu’il n’en gardât‖ qu’un souvenir amer,Visita ses parents‖ dans Truxillo, leur ville,Puis, joyeux, s’embarqua‖ du havre de SévilleAvec les trois vaisseaux‖ qu’il avait nolisés.Il reconnut Gomère,‖ et les vents alizés,Gonflant d’un souffle frais‖ leur voilure plus ronde,Entraînèrent ses nefs‖ sur la route du mondeQui fit l’Espagne grande‖ et Colomb immortel.

IV

Or donc, un mois plus tard,‖ au pied du maître-autelDans Panama, le jour‖ du noble ÉvangélisteSaint Jean, fray Juan Vargas‖ lut au prône la listeDe tous ceux qui montaient‖ la nouvelle ArmadaSous Don François Pizarre,‖ et les recommanda.Puis, les deux chefs ayant‖ entre eux rompu l’hostie,Voici de quelle sorte‖ on fit la départie.

Lorsque l’Adelantade‖ eut de tous pris congé,Ce jour même, après vêpre,‖ en tête du clergé,L’Évêque ayant béni‖ l’armée avec la flotte,Don Bartolomé Ruiz,‖ comme royal pilote,En pompeux apparat,‖ tout vêtu de brocart,Le porte-voix au poing,‖ montant au banc de quart,Commanda de rentrer‖ l’ancre en la capitaneEt de mettre la barre‖ au vent de tramontane.Alors, parmi les pleurs,‖ les cris et les adieux,Les soldats inquiets‖ et les marins joyeux,Debout sur les haubans‖ ou montés sur les verguesD’où flottait un pavois‖ de drapeaux et d’exergues,Quand le coup de canon‖ de partance roula,Entonnèrent en chœur‖ l’Ave maris stella ;Et les vaisseaux, penchant‖ leurs mâts aux mille flammes,Plongèrent à la fois‖ dans l’écume des lames.

La mer étant fort belle‖ et le nord des plus frais,Leur voyage fut prompt,‖ et sans souffrir d’arrêtsOu pour cause d’aiguade‖ ou pour raison d’escale,Courant allègrement‖ par la mer tropicale,Pizarre saluait‖ avec un mâle orgueil,Comme d’anciens amis,‖ chaque anse et chaque écueil.Bientôt il vit, vainqueur‖ des courants et des calmes,Monter à l’horizon‖ les verts bouquets de palmesQui signalent de loin‖ le golfe, et débarquant,Aux portes de Tumbez‖ il vint planter son camp.Là, s’abouchant avec‖ les Caciques des villes,Il apprit que l’horreur‖ des discordes civilesAvait ensanglanté‖ l’Empire du Soleil ;Que l’orgueilleux bâtard‖ Atahuallpa, pareilÀ la foudre, rasant‖ villes et territoires,Avait conquis, après‖ de rapides victoires,Cuzco, nombril du monde,‖ où les Rois, ses aïeux,Dieux eux-mêmes, siégeaient‖ parmi les anciens Dieux,Et qu’il avait courbé‖ sous le joug de l’épéeLa terre de Manco‖ sur son frère usurpée.

Aussitôt, s’éloignant‖ de la côte à grands pas,À travers le désert‖ sablonneux des pampas,Tout joyeux de mener‖ au but ses vieilles bandes,Pizarre commença‖ d’escalader les Andes.De plateaux en plateaux,‖ de talus en talus,De l’aube au soir allant‖ jusqu’à n’en pouvoir plus,Ils montaient, assaillis‖ de funèbres présages.Rien n’animait l’ennui‖ des mornes paysages.Seul, parfois, ils voyaient‖ miroiter au lointainDans sa vasque de pierre‖ un lac couleur d’étain.Sous un ciel tour à tour‖ glacial et torride,Harassés et tirant‖ leurs chevaux par la bride,Ils plongeaient aux ravins‖ ou grimpaient aux sommets ;La montagne semblait‖ prolonger à jamais,Comme pour épuiser‖ leur marche errante et lasse,Ses gorges de granit‖ et ses crêtes de glace.Une étrange terreur‖ planait sur la sierraEt plus d’un vieux routier‖ dont le cœur se serraPour la première fois‖ y connut l’épouvante.La terre sous leurs pas,‖ convulsive et mouvante,Avec un sourd fracas‖ se fendait, et le vent,Au milieu des éclats‖ de foudre, soulevantDes tourmentes de neige‖ et des trombes de grêles,Se lamentait avec‖ des voix surnaturelles.Et roidis, aveuglés,‖ éperdus, les soldats,Cramponnés aux rebords‖ à pic des quebradas,Sentaient sous leurs pieds lourds‖ fuir le chemin qui glisse.Sur leurs fronts la montagne‖ était abrupte et lisse,Et plus bas, ils voyaient,‖ dans leurs lits trop étroits,Rebondissant le long‖ des bruyantes parois,Aux pointes des rochers‖ qu’un rouge éclair allume,Se briser les torrents‖ en poussière d’écume.Le vertige, plus haut,‖ les gagna. Leurs poumonsSaignaient en aspirant‖ l’air trop subtil des monts,Et le froid de la nuit‖ gelait la triste troupe.Tandis que les chevaux,‖ tournant en rond leur croupe,L’un sur l’autre appuyés,‖ broutaient un chaume ras,Les soldats, violant‖ les tombeaux Aymaras,En arrachaient les morts‖ cousus dans leurs suairesEt faisaient de grands feux‖ avec ces ossuaires.

Pizarre seul n’était‖ pas même fatiguéAprès avoir passé‖ vingt rivières à gué,Traversé des pays‖ sans hameaux ni peuplade,Souffert le froid, la faim,‖ et tenté l’escaladeDes monts les plus affreux‖ que l’homme ait mesurés,D’un regard, d’une voix‖ et d’un geste assurés,Au cœur des moins hardis‖ il soufflait son courage ;Car il voyait, terrible‖ et somptueux mirage,Au feu de son désir‖ briller Caxamarca.

Enfin, cinq mois après‖ le jour qu’il débarqua,Les pics de la sierra‖ lui tenant lieu de phare,Il entra, les clairons‖ sonnant tous leur fanfare,À grand bruit de tambours‖ et la bannière au vent,Sur les derniers plateaux,‖ et poussant en avant,Sans laisser aux soldats‖ le temps de prendre haleine,En hâte, il dévala‖ le chemin de la plaine.

V

Au nombre de cent six‖ marchaient les gens de pied.L’histoire a dédaigné‖ ces braves, mais il siedDe nommer par leur nom,‖ qu’il soit noble ou vulgaire,Tous ceux qui furent chefs‖ en cette illustre guerreEt de dire la race‖ et le poil des chevaux,Ne pouvant, au récit‖ de leurs communs travaux,Ranger en même lieu‖ que des bêtes de sommeCes vaillants serviteurs‖ de tout bon gentilhomme.

Voici. Soixante et deux‖ cavaliers hidalgosChevauchent, par le sang‖ et la bravoure égaux,Autour des plis d’azur‖ de la royale enseigneOù près du château d’or‖ le pal de gueules saigneEt que brandit, suivant‖ le chroniqueur Xerez,Le fougueux Gabriel‖ de Rojas, l’alferez,Dont le pourpoint de cuir‖ bordé de cannetillesEst gaufré du royal‖ écu des deux Castilles,Et qui porte à sa toque‖ en velours d’AragonUn saint Michel d’argent‖ terrassant le dragon.Sa main ferme retient‖ ce fameux cheval pieQui s’illustra depuis‖ sous Carbajal l’Impie ;Cet andalou de race‖ arabe, et mal dompté,Qui mâche en se cabrant‖ son mors ensanglantéEt de son dur sabot‖ fait jaillir l’étincelle,Peut dépasser, ayant‖ son cavalier en selle,Le trait le plus vibrant‖ que saurait décocherDu nerf le mieux tendu‖ le plus vaillant archer.

À l’entour de l’enseigne‖ en bon ordre se groupe,Poudroyant au soleil,‖ tout le gros de la troupe :C’est Juan de la Torre ;‖ Cristobal Peralta,Dont la devise est fière :‖ Ad summum per alta ;Le borgne Domingo‖ de Serra-Luce ; AlonzeDe Molina, très brun‖ sous son casque de bronze ;Et François de Cuellar,‖ gentilhomme andalous,Qui chassait les Indiens‖ comme on force des loups ;Et Mena qui, parmi‖ les seigneurs de Valence,Était en haut renom‖ pour manier la lance.Ils s’alignent, réglant‖ le pas de leur chevauxD’après le train suivi‖ par leurs deux chefs rivaux,Del Barco qui, fameux‖ chercheur de terres neuves,Avec Orellana‖ descendit les grands fleuves,Et Juan de Salcedo‖ qui, fils d’un noble sang,Quoique sans barbe encor,‖ galope au premier rang.

Derrière, tout marris‖ de marcher sur leurs pieds,Viennent les démontés‖ et les estropiés.Juan Forès pique en vain‖ d’un carreau d’arbalèteUn vieux rouan fourbu‖ qui bronche et qui halète ;Ribera l’accompagne,‖ et laisse à l’abandonErrer distraitement‖ la bride et le bridonAu col de son bai-brun‖ qui boite d’un air morne,S’étant, faute de fers,‖ usé toute la corne.Avec ces pauvres gens‖ marche don Pèdre Alcon,Lequel en son écu‖ porte d’or au fauconDe sable, grilleté,‖ chaperonné de gueules ;Ce vieux seigneur jadis‖ avait tourné les meulesDans Grenade, du temps‖ qu’il était prisonnierDes mécréants. Ce fut‖ un bon pertuisanier.

Sous cette brave escorte,‖ au trot de leurs deux mulesFort pacifiquement‖ s’en vont les deux émules :Requelme, le premier,‖ comme bon Contador,Reste silencieux,‖ car le silence est d’or ;Quant au licencié‖ Gil Tellez, le Notaire,Il dresse en son esprit‖ le futur inventaire,Tout prêt à prélever,‖ au taux juste et légal,La part des Cavaliers‖ après le Quint Royal.

Or, quelques fourrageurs‖ restés sur les derrières,Pour rejoindre leurs rangs,‖ malgré les fondrières,À leurs chevaux lancés‖ ayant rendu la main,Et bravant le vertige‖ et brûlant le chemin,Par la montagne à pic‖ descendaient ventre à terre.Leur galop furieux‖ fait un bruit de tonnerre.Les voici : bride aux dents,‖ le sang aux éperons,Dans la foule effarée,‖ au milieu des jurons,Du tumulte, des cris,‖ des appels à l’Alcade,Ils débouchent. Le chef‖ de cette cavalcade,Qui, d’aspect arrogant‖ et vêtu de brocart,Tandis que son cheval‖ fait un terrible écart,Salue Alvar de Paz‖ qui devant lui se range,En balayant la terre‖ avec sa plume orange,N’est autre que Fernan,‖ l’aîné, le plus hautainDes Pizarre, suivi‖ de Juan, et de MartinQu’on dit d’Alcantara,‖ leur frère par le ventre.Briceno qui, depuis,‖ se fit clerc et fut chantreÀ Lima, n’étant pas‖ très habile écuyer,Dans cette course folle‖ a perdu l’étrier,Et, voyant ses amis‖ déjà loin, se dépêcheEt pique sa jument‖ couleur de fleur de pêche,Le brave Antonio‖ galope à son côté ;Il porte avec orgueil‖ sa noble pauvreté,Car, s’il a pour tout bien‖ l’épée et la rondache,Son cimier héraldique‖ est ceint des feuilles d’acheQui couronnent l’écu‖ des ducs de Carrion.

Ils passent, soulevant‖ un poudreux tourbillon.

À leurs cris, un seigneur,‖ de ceux de l’avant-garde,S’arrête, et, retournant‖ son cheval, les regarde.Il monte un genet blanc‖ dont le caparaçonEst rouge, et pour mieux voir‖ se penche sur l’arçon.C’est le futur vainqueur‖ de Popayan. Sa tailleEst faite pour vêtir‖ le harnois de bataille.Beau comme un Galaor‖ et fier comme un César,Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.Près d’Oreste voici‖ venir le bon Pylade :Très basané, le chef‖ coiffé de la saladeIl rêve, enveloppé‖ dans son large manteau ;C’est le vaillant soldat‖ Hernando de SotoQui, rude explorateur‖ de la zone torride,Découvrira plus tard‖ l’éclatante FlorideEt le père des eaux,‖ le vieux Meschacébé.Cet autre qui, casqué‖ d’un morion bombé,Boucle au cuir du jambard‖ la lourde pertuisaneEn flattant de la voix‖ sa jument alezane,C’est l’aventurier grec‖ Pedro de Candia,Lequel ayant brûlé‖ dix villes, dédia,Pour expier ces feux,‖ dix lampes à la Vierge.Il regarde, au sommet‖ dangereux de la berge,Caracoler l’ardent‖ Gonzalo Pizarro,Qui depuis, à Lima,‖ par la main du bourreau,Ainsi que Carbajal,‖ eut la tête branchéeSur le gibet, après‖ qu’elle eut été tranchéeAux yeux des Cavaliers‖ qui, séduits par son nom,Dans Cuzco révolté‖ haussèrent son pennon.Mais lui, bien qu’à son roi‖ déloyal et rebelle,Étant bon hidalgo,‖ fit une mort très belle.

À quelques pas, l’épée‖ et le rosaire au flanc,Portant sur les longs plis‖ de son vêtement blancUn scapulaire noir‖ par-dessus le ciliceDont il meurtrit sa chair‖ et dompte sa malice,Chevauche saintement‖ l’ennemi des faux dieux,Le très savant et très‖ miséricordieuxMoine dominicain‖ fray Vincent de ValverdeQui, tremblant qu’à jamais‖ leur âme ne se perdeEt pour l’éternité‖ ne brûle dans l’Enfer,Fit périr des milliers‖ de païens par le ferEt les auto-da-fés‖ et la hache et la corde,Confiant que Jésus,‖ en sa miséricorde,Doux rémunérateur‖ de son pieux dessein,Recevrait ces martyrs‖ ignorants dans son sein.

Enfin, les précédant‖ de dix longueurs de vare,Et le premier de tous,‖ marche François Pizarre.Sa cape, dont le vent‖ a dérangé les plis,Laisse entrevoir la cotte‖ et les brassards polis ;Car, seul parmi ces gens,‖ pourtant de forte race,Qui tous avaient quitté‖ l’acier pour la cuirasseDe coton, il gardait,‖ sous l’ardeur du Cancer,Sans en paraître las,‖ son vêtement de fer.

Son barbe cordouan,‖ rétif, faisait des voltesEt hennissait ; et lui,‖ châtiant ces révoltes,Laissait parfois sonner‖ contre ses flancs trop promptsLes molettes d’argent‖ de ses lourds éperons,Mais sans plus s’émouvoir‖ qu’un cavalier de pierre,Immobile, et dardant‖ de sa sombre paupièreL’insoutenable éclat‖ de ses yeux de gerfaut.

Son cœur aussi portait‖ l’armure sans défautQui sied aux conquérants,‖ et, simple capitaine,Il caressait déjà‖ dans son âme hautaineL’espoir vertigineux‖ de faire, tôt ou tard,Un manteau d’Empereur‖ des langes du bâtard.

VI

Ainsi précipitant‖ leur rapide descentePar cette route étroite,‖ encaissée et glissante,Depuis longtemps, suivant‖ leur chef, et, sans broncher,Faisant rouler sous eux‖ le sable et le rocher,Les hardis cavaliers‖ couraient dans les ténèbresDes défilés en pente‖ et des gorges funèbresQu’éclairait par en haut‖ un jour terne et douteux ;Lorsque, subitement,‖ s’effondrant devant eux,La montagne s’ouvrit‖ sur le ciel comme une archeGigantesque, et, surpris‖ au milieu de leur marcheEt comme s’ils sortaient‖ d’une noire prison,Dans leurs yeux aveuglés‖ l’espace, l’horizon,L’immensité du vide‖ et la grandeur du gouffreSe mêlèrent, abîme‖ éblouissant. Le soufre,L’eau bouillante, la lave‖ et les feux souterrains,Soulevant son échine‖ et crevassant ses reins,Avaient ouvert, après‖ des siècles de bataille,Au flanc du mont obscur‖ cette splendide entaille.

Et, la terre manquant‖ sous eux, les ConquérantsSur la corniche étroite‖ ayant serré leurs rangs,Chevaux et cavaliers‖ brusquement firent halte.Les Andes étageaient‖ leurs gradins de basalte,De porphyre, de grès,‖ d’ardoise et de granit,Jusqu’à l’ultime assise‖ où le roc qui finitSous le linceul neigeux‖ n’apparaît que par place.Plus haut, l’âpre forêt‖ des aiguilles de glaceFait vibrer le ciel bleu‖ par son scintillement ;On dirait d’un terrible‖ et clair fourmillementDe guerriers cuirassés‖ d’argent, vêtus d’hermine,Qui campent aux confins‖ du monde, et que domineDe loin en loin, colosse‖ incandescent et noir,Un volcan qui, dressé‖ dans la splendeur du soir,Hausse, porte-étendard‖ de l’hivernal cortège,Sa bannière de feu‖ sur un peuple de neige.Mais tous fixaient leurs yeux‖ sur les premiers gradinsOù, près des cours d’eau chaude,‖ au milieu des jardins,Ils avaient vu, dans l’or‖ du couchant éclatantes,Blanchir à l’infini‖ les innombrables tentesDe l’Inca, dont le vent‖ enflait les pavillons ;Et de la solfatare‖ en de tels tourbillonsMontaient confusément‖ d’épaisses fumerolles,Que dans cette vapeur,‖ couverts de banderoles,La plaine, les coteaux‖ et le premier versantDe la montagne avaient‖ un aspect très puissant.

Et tous les Conquérants,‖ dans un morne silence,Sur le col des chevaux‖ laissant pendre la lance,Ayant considéré‖ mélancoliquementEt le peu qu’ils étaient‖ et ce grand armement,Pâlirent. Mais Pizarre,‖ arrachant la bannièreDes mains de Gabriel‖ Rojas, d’une voix fière :— Pour Don Carlos, mon maître,‖ et dans son Nom Royal,Moi, François Pizarro,‖ son serviteur loyal,En la forme requise‖ et par-devant Notaire,Je prends possession‖ de toute cette terre ;Et je prétends de plus‖ que si quelque rivalOsait y contredire,‖ à pied comme à cheval,Je maintiendrai mon droit‖ et laverai l’injure ;Et par mon saint patron,‖ Don François, je le jure ! —

Et ce disant, d’un bras‖ furieux, dans le solQui frémit, il planta‖ l’étendard espagnolDont le vent des hauteurs‖ qui soufflait par rafalesTordit superbement‖ les franges triomphales.

Cependant les soldats‖ restaient silencieux,Éblouis par la pompe‖ imposante des cieux.

Car derrière eux, vers l’ouest,‖ où sans fin se dérouleSur des sables lointains‖ la Pacifique houle,En une brume d’or‖ et de pourpre, linceulRougi du sang d’un Dieu,‖ sombrait l’antique AïeulDe Celui qui régnait‖ sur ces tentes sans nombreEn face, la sierra‖ se dressait haute et sombre.Mais quand l’astre royal‖ dans les flots se noya,D’un seul coup, la montagne‖ entière flamboyaDe la base au sommet,‖ et les ombres des Andes,Gagnant Caxamarca,‖ s’allongèrent plus grandesEt tandis que la nuit,‖ rasant d’abord le sol,De gradins en gradins‖ haussait son large vol,La mourante clarté,‖ fuyant de cime en cime,Fit resplendir enfin‖ la crête plus sublime ;Mais l’ombre couvrit tout‖ de son aile. Et voilàQue le dernier sommet‖ des pics étincela,Puis s’éteignit.

Alors,‖ formidable, enflamméeD’un haut pressentiment,‖ tout entière, l’armée,Brandissant ses drapeaux‖ sur l’occident vermeil,Salua d’un grand cri‖ la chute du Soleil.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
340((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 distiques
Mots à la rime
a cheval / aval masculine, classiqueb hautes / côtes féminine, classiquea géants / océans masculine, classiqueb berge / vierge féminine, classiquea s’enflamma / Panama masculine, classiqueb magnifique / Pacifique féminine, classiquea eux / monstrueux masculine, classiqueb zones / Amazones féminine, classiquea héros / taureaux masculine, classiqueb Hercule / Crépuscule féminine, classiquea périls / béryls masculine, classiqueb ravines / ruines féminine, classiquea Zenu / inconnu masculine, classiqueb Épices / précipices féminine, classiquea Santé / enchanté masculine, classiqueb pierreries / féeries féminine, classiquea saphir / Ophir masculine, classiqueb tête / conquête féminine, classiquea éclatant / portant masculine, classiqueb d’Autriche / Côte-Riche féminine, classiquea navigua / Veragua masculine, classiqueb naufrages / orages féminine, classiquea horizon / poison masculine, classiqueb bouches / souches féminine, classiquea d’Andagoya / côtoya masculine, classiqueb déferle / Perle féminine, classiquea dehors / d’alors masculine, classiqueb nouvelles / caravelles féminine, classiquea déconfit / profit masculine, classiqueb mythe / limite féminine, classiquea vingt / revint masculine, classiqueb colère / populaire féminine, classiquea rassemblés / troublés masculine, classiqueb guère / guerre féminine, classiquea rien / Darien masculine, classiqueb importune / fortune féminine, classiquea beaux / lambeaux masculine, classiqueb d’estrade / rade féminine, classiquea commandât / soldat masculine, classiqueb conquête / requête féminine, classiquea par-delà / d’Avila masculine, classiqueb conjoncture / l’aventure féminine, classiquea d’ailleurs / meilleurs masculine, classiqueb folles / espagnoles féminine, classiquea Cavaliers / mangliers masculine, classiqueb inextricables / câbles féminine, classiquea aventurés / désemparés masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea contrats / bras masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea matin / brigantin masculine, classiqueb toile / étoile féminine, classiquea espoir / noir masculine, classiqueb d’encre / l’ancre féminine, classiquea radeau / d’eau masculine, classiqueb lasse / basse féminine, classiquea treillis / fouillis masculine, classiqueb grimpantes / pentes féminine, classiquea forêts / marais masculine, classiqueb frénétiques / moustiques féminine, classiquea essaims / malsains masculine, classiqueb insectes / infectes féminine, classiquea tors / alligators masculine, classiqueb trempée / épée féminine, classiquea aliment / piment masculine, classiqueb d’empires / vampires féminine, classiquea velus / plus masculine, classiqueb prière / arrière féminine, classiquea adieu / Saint-Mathieu masculine, classiqueb ouverte / découverte féminine, classiquea d’eau / Pasado masculine, classiqueb insigne / Ligne féminine, classiquea occidental / santal masculine, classiqueb parfumées / fumées féminine, classiquea haubans / rubans masculine, classiqueb plages / villages féminine, classiquea près / forêts masculine, classiqueb cendres / palissandres féminine, classiquea horizons / frondaisons masculine, classiqueb d’essence / magnificence féminine, classiquea ponent / continent masculine, classiqueb ramure / murmure féminine, classiquea noir / miroir masculine, classiqueb ombre / sombre féminine, classiquea caïmans / flamants masculine, classiqueb superbes / herbes féminine, classiquea pourris / pécaris masculine, classiqueb fertile / reptile féminine, classiquea voir / l’abreuvoir masculine, classiqueb souples / couples féminine, classiquea cité / férocité masculine, classiqueb multicolore / flore féminine, classiquea d’aloès / kakatoès masculine, classiqueb ramages / plumages féminine, classiquea rayons / papillons masculine, classiqueb pierreries / fleuries féminine, classiquea halliers / milliers masculine, classiqueb d’icaques / macaques féminine, classiquea carcajous / acajous masculine, classiqueb queues / lieues féminine, classiquea gambadant / suivaient / Cependant masculine, classiqueb haleine / Sainte-Hélène féminine, classiquea d’azur / pur masculine, classiqueb lutte / volute féminine, classiquea d’argent / changeant masculine, classiqueb crête / arête féminine, classiquea bleu / Feu masculine, classiqueb ronde / gronde féminine, classiquea aussi / Cotopaxi masculine, classiqueb hune / fortune féminine, classiquea Conquérants / indifférents masculine, classiqueb promontoire / victoire féminine, classiquea reflets / palais masculine, classiqueb foule / houle féminine, classiquea Tumbez / tombés masculine, classiqueb famine / mine féminine, classiquea ravitailler / batailler masculine, classiqueb démence / immense féminine, classiquea effort / fort masculine, classiqueb étranges / échanges féminine, classiquea brigantin / butin masculine, classiqueb courses / ressources féminine, classiquea cours / recours masculine, classiqueb campagne / l’Espagne féminine, classiquea San-Lucar / car masculine, classiqueb prospère / père féminine, classiquea l’Infant / triomphant masculine, classiqueb Tolède / aide féminine, classiquea genou / Pérou masculine, classiqueb vergogne / vigogne féminine, classiquea alpaca / remarqua masculine, classiqueb espèce / épaisse féminine, classiquea royaux / joyaux masculine, classiqueb demande / flamande féminine, classiquea Marquis / conquis masculine, classiqueb Aztèques / Archevêques féminine, classiquea résolus / plus masculine, classiqueb occidentales / fatales féminine, classiquea Nicuessa / dressa masculine, classiqueb scandalise / l’Église féminine, classiquea d’infortunés / nés masculine, classiqueb anathème / baptême féminine, classiquea éloquents / volcans masculine, classiqueb terre / cratère féminine, classiquea d’or / condor masculine, classiqueb fable / sable féminine, classiquea galets / palais masculine, classiqueb jarres / Alpujarres féminine, classiquea pays / maïs masculine, classiqueb tige / vertige féminine, classiquea pensif / massif masculine, classiqueb l’Altesse / petitesse féminine, classiquea résultat / répétât masculine, classiqueb offres / coffres féminine, classiquea chevalier / collier masculine, classiqueb reliques / Très-Catholiques féminine, classiquea soutien / chrétien masculine, classiqueb cédules / incrédules féminine, classiquea l’Amiral / général masculine, classiqueb terme / ferme féminine, classiquea découvrirait / prêt masculine, classiqueb protocoles / écoles féminine, classiquea pourceaux / sceaux masculine, classiqueb écrire / rire féminine, classiquea d’or / Mayor masculine, classiqueb chose / close féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb ville / Séville féminine, classiquea nolisés / alizés masculine, classiqueb ronde / monde féminine, classiquea immortel / maître-autel masculine, classiqueb Évangéliste / liste féminine, classiquea Armada / recommanda masculine, classiqueb l’hostie / départie féminine, classiquea congé / clergé masculine, classiqueb flotte / pilote féminine, classiquea brocart / quart masculine, classiqueb capitane / tramontane féminine, classiquea adieux / joyeux masculine, classiqueb vergues / d’exergues féminine, classiquea roula / stella masculine, classiqueb flammes / lames féminine, classiquea frais / d’arrêts masculine, classiqueb d’escale / tropicale féminine, classiquea orgueil / écueil masculine, classiqueb calmes / palmes féminine, classiquea débarquant / camp masculine, non classiqueb villes / civiles féminine, classiquea Soleil / pareil masculine, classiqueb territoires / victoires féminine, classiquea aïeux / Dieux masculine, classiqueb l’épée / usurpée féminine, classiquea pas / pampas masculine, classiqueb bandes / Andes féminine, classiquea talus / plus masculine, classiqueb présages / paysages féminine, classiquea lointain / d’étain masculine, classiqueb torride / bride féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb lasse / glace féminine, classiquea sierra / serra masculine, classiqueb l’épouvante / mouvante féminine, classiquea vent / soulevant masculine, classiqueb grêles / surnaturelles féminine, classiquea soldats / quebradas masculine, classiqueb glisse / lisse féminine, classiquea étroits / parois masculine, classiqueb allume / d’écume féminine, classiquea poumons / monts masculine, classiqueb troupe / croupe féminine, classiquea ras / Aymaras masculine, classiqueb suaires / ossuaires féminine, classiquea fatigué / gué masculine, classiqueb peuplade / l’escalade féminine, classiquea mesurés / assurés masculine, classiqueb courage / mirage féminine, classiquea Caxamarca / débarqua masculine, classiqueb phare / fanfare féminine, classiquea vent / avant masculine, classiqueb haleine / plaine féminine, classiquea pied / sied masculine, classiqueb vulgaire / guerre féminine, classiquea chevaux / travaux masculine, classiqueb somme / gentilhomme féminine, classiquea hidalgos / égaux masculine, classiqueb enseigne / saigne féminine, classiquea Xerez / l’alferez masculine, classiqueb cannetilles / Castilles féminine, classiquea d’Aragon / dragon masculine, classiqueb pie / l’Impie féminine, classiquea dompté / ensanglanté masculine, classiqueb l’étincelle / selle féminine, classiquea décocher / archer masculine, classiqueb groupe / troupe féminine, classiquea Peralta / alta masculine, classiqueb Alonze / bronze féminine, classiquea andalous / loups masculine, classiqueb Valence / lance féminine, classiquea chevaux / rivaux masculine, classiqueb neuves / fleuves féminine, classiquea sang / rang masculine, classiqueb pieds / estropiés masculine, classiquea d’arbalète / halète féminine, classiqueb l’abandon / bridon masculine, classiquea morne / corne féminine, classiqueb Alcon / faucon masculine, classiquea gueules / meules féminine, classiqueb prisonnier / pertuisanier masculine, équivalentea mules / émules féminine, classiqueb Contador / d’or masculine, classiquea Notaire / inventaire féminine, classiqueb légal / Royal masculine, classiquea derrières / fondrières féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea terre / tonnerre féminine, classiqueb éperons / jurons masculine, classiquea l’Alcade / cavalcade féminine, classiqueb brocart / écart masculine, classiquea range / orange féminine, classiqueb hautain / Martin masculine, classiquea ventre / chantre féminine, classiqueb écuyer / l’étrier masculine, classiquea dépêche / pêche féminine, classiqueb côté / pauvreté masculine, classiquea rondache / d’ache féminine, classiqueb Carrion / tourbillon masculine, classiquea l’avant-garde / regarde féminine, classiqueb caparaçon / l’arçon masculine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb César / Benalcazar masculine, classiquea Pylade / salade féminine, classiqueb manteau / Soto masculine, classiquea torride / Floride féminine, classiqueb Meschacébé / bombé masculine, classiquea pertuisane / alezane féminine, classiqueb Candia / dédia masculine, classiquea Vierge / berge féminine, classiqueb Pizarro / bourreau masculine, classiquea branchée / tranchée féminine, classiqueb nom / pennon masculine, classiquea rebelle / belle féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquea cilice / malice féminine, classiqueb dieux / miséricordieux masculine, classiquea Valverde / perde féminine, classiqueb l’Enfer / fer masculine, classiquea corde / miséricorde féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea vare / Pizarre féminine, classiqueb plis / polis masculine, classiquea race / cuirasse féminine, classiqueb Cancer / fer masculine, classiquea voltes / révoltes féminine, classiqueb prompts / éperons masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb gerfaut / défaut masculine, classiquea capitaine / hautaine féminine, classiqueb tard / bâtard masculine, classiquea descente / glissante féminine, classiqueb broncher / rocher masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb douteux / eux masculine, classiquea arche / marche féminine, classiqueb prison / l’horizon masculine, classiquea gouffre / soufre féminine, classiqueb souterrains / reins masculine, classiquea bataille / entaille féminine, classiqueb Conquérants / rangs masculine, classiquea halte / basalte féminine, classiqueb granit / finit masculine, classiquea place / glace féminine, classiqueb scintillement / fourmillement masculine, classiquea d’hermine / domine féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea cortège / neige féminine, classiqueb gradins / jardins masculine, classiquea éclatantes / tentes féminine, classiqueb pavillons / tourbillons masculine, classiquea fumerolles / banderoles féminine, classiqueb versant / puissant masculine, classiquea silence / lance féminine, classiqueb mélancoliquement / armement masculine, classiquea bannière / fière féminine, classiqueb Royal / loyal masculine, classiquea Notaire / terre féminine, classiqueb rival / cheval masculine, classiquea l’injure / jure féminine, classiqueb sol / espagnol masculine, classiquea rafales / triomphales féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea déroule / houle féminine, classiqueb linceul / Aïeul masculine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb noya / flamboya masculine, classiquea Andes / grandes féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquea cime / sublime féminine, classiqueb voilà / étincela masculine, classiquea s’éteignit / enflammée / l’armée féminine, classiqueb vermeil / Soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

682 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Trophées, Paris, Poésie/Gallimard, 1981· numérisation lyres.chez.com· Sources