Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
A ma jeunesse
Voici que les ombres du soirVont estomper votre visageO ma jeunesse ! Il va falloirQue bientôt ma main se dégageDe l’étreinte de votre main,Et que je suive seule‖ un ténébreux chemin.
Avant que la nuit nous séparePenchez-vous tout près de mon cœur ;C’est l’instant, fugitif et rare,Où vous surprendrez sa clameur !Après, sans adieu, tête basse,Vous partirez, n’osant‖ me regarder en face…
Écoutez… Écoutez mon cœur« Que m’avez-vous donné, Jeunesse !A moi qui naissais plein d’ardeurEt qui sursautais d’allégresseSimplement pour battre plus fort !M’avez-vous, sans compter,‖ prodigué vos trésors ?
Ai-je pu vider vos corbeillesSans savoir que je gaspillais ?O joie à nulle autre pareille !…Quand vos bras radieux ployaientSous leur fardeau de fraîches roses,Ai-je pu défeuiller‖ les fleurs les mieux écloses
Ai-je pu m’enivrer du mielQue vos essaims d’argent butinentParmi les clairières du ciel ?Et leur belle rumeur divineBourdonnait-elle tout autourDe l’émoi grandissant‖ que m’apportait le jour ?
Ai-je connu tous vos déliresSi spontanés que, même fous,Ils ont la grâce de vos rires ?Avez-vous fleuri notre joug,Et vos brillants liens de soieOnt-ils noué en gerbe‖ une moisson de joie
Hélas ! vous savez bien que non !Vos yeux se remplissent de honteEt vous détournez votre front…Vous connaissez le triste compteD’espoir à chaque instant détruit,De souffrance inutile‖ et de désir sans fruit !
Vous savez que la moisson blondeQue vous serriez dans vos liens,N’était vraiment lourde et fécondeQue d’ivraie et non de bon grain,Et, qu’en la fauchant, votre rireSonnait haut pour cacher‖ le sanglot qui déchire !
Et tous les gais bleuets du jougN’empêchaient pas sa meurtrissure.Lorsque, dans le grand soleil d’Août,La charge des javelles mûresÉtait trop lourde pour mon frontPuisque vous aviez clos‖ les granges des maisons…
Vous savez que de vos abeillesJe n’ai connu que l’aiguillon,Et que d’avoir vu la merveilleDe leurs bruissantes légionsA travers la brume du rêveN’a servi qu’à me faire‖ encor souffrir sans trêve !
Vous savez que vous réserviez,Dans les odorantes brassées,Les fleurs des plus rouges rosiers !Que, ma convoitise attisée,Vous enfermiez tous vos trésorsHors de portée, au creux‖ de vos corbeilles d’or !
Vous n’avez rien donné, Jeunesse,Hormis votre propre beauté !… Et pourtant, dans le jour qui baisse,Presque au moment de vous quitter,Ces biens dont vous fûtes avareVoici que ma ferveur‖ brusquement s’en empare !
J’ai reçu d’un autre que vousLe talisman secret… Et l’ombre,Qui descend lentement, dissoutVos ténèbres, Jeunesse sombre !Mon chemin vous l’avez quittéEt voici que sa nuit‖ m’éblouit de clarté
Car, près de moi, brille une étoile !Je ne l’atteindrai pas, c’est vrai,Mais elle m’apparaît sans voilesEt me transperce de ses rais ! »…Écoutez battre ce cœur triste…« Je ne l’ai pas connu,‖ mais le bonheur existe ! »
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(ababcc)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (70 de 8, 14 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a soir / falloir masculine, classiqueb visage / dégage féminine, classiquec main / chemin masculine, classiquea sépare / rare féminine, classiqueb cœur / clameur masculine, classiquec basse / face féminine, classiquea cœur / d’ardeur masculine, classiqueb Jeunesse / d’allégresse féminine, classiquec fort / trésors masculine, non classiquea corbeilles / pareille féminine, non classiqueb gaspillais / ployaient masculine, non classiquec roses / écloses féminine, classiquea miel / ciel masculine, classiqueb butinent / divine féminine, non classiquec autour / jour masculine, classiquea délires / rires féminine, classiqueb fous / joug masculine, non classiquec soie / joie féminine, classiquea non / front masculine, non classiqueb honte / compte féminine, classiquec détruit / fruit masculine, classiquea blonde / féconde féminine, classiqueb liens / grain masculine, non classiquec rire / déchire féminine, classiquea joug / d’Août masculine, non classiqueb meurtrissure / mûres féminine, non classiquec front / maisons masculine, non classiquea abeilles / merveille féminine, non classiqueb l’aiguillon / légions masculine, non classiquec rêve / trêve féminine, classiquea réserviez / rosiers masculine, classiqueb brassées / attisée féminine, non classiquec trésors / d’or masculine, non classiquea Jeunesse / baisse féminine, classiqueb beauté / quitter masculine, non classiquec avare / empare féminine, classiquea vous / dissout masculine, non classiqueb l’ombre / sombre féminine, classiquec quitté / clarté masculine, classiquea étoile / voiles féminine, non classiqueb vrai / rais masculine, non classiquec triste / existe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 2.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources