Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
Ne crois pas que l’été revienne
Ne crois pas que l’été‖ revienne tous les ansSur les mêmes laines fécondes ;Ce sont d’autres étés,‖ et ce sont d’autres champsOù les récoltes surabondent…L’été se coupe, à la‖ faux du dernier regainEt se blute avec les ivraies !Puis c’est un autre été‖ qui se fane aux andainsEt que l’on glane autour des haiesTu ne peux pas deux ans‖ goûter les mêmes fruitsAu même déclin des journées…Il manque au crépuscule‖ une odeur, ou des bruits,Comme au ciel les longues traînéesQui t’enchantaient‖ étrangement…‖ Ah ! l’an dernier !…N’espère pas qu’il se répète !Mais tu ne vois donc pas‖ que le Temps sans pitiéNe renouvelle aucune fête,Et ne laisse nouer‖ deux fois aucun bouquet……Les vendanges encore vertes,Quand coulera le suc‖ de leurs longs grains musqués,Auront un autre arôme, certes !Que les vins déjà vieux‖ qui dorment au cellier…Ta soif ne sera pas la même……Lorsque tu chasseras,‖ à l’aube, les halliers,Tiendront-ils dans leur brouillard blêmeTes rêves d’un‖ autre matin ?‖… Et ton frisson,Devant la vaste cheminée,Ne sera-t-il pas fait‖ d’un froid bien plus profondQue celui des autres années ?…Ah ! n’affirme donc pas‖ que les nouveaux printempsRefleurissent les mêmes branches,Quand tu ne peux‖ pas être sûr‖ que, simplement,Tu sentiras si tu te penchesMonter encor l’odeur‖ des anciens lilasComme un sanglot dans ta poitrine…N’attends plus ! n’attends plus !‖ Agis ! n’espère pas !Il n’est que temps, le jour décline…Le soleil de demain‖ aura d’autres rayonsEt que tes yeux voudront connaître…Tous les flots inconnus‖ te sembleront profonds,Et pour y retremper ton être,Tu voudras oublier‖ que l’azur de la merN’est fait que de l’eau des orages,Et souffletait nos fronts‖ unis encor hier ;Tu le croiras nouveau, sans âge,Quand c’est lui dont est fait‖ notre ciel d’aujourd’hui !C’est là, vraiment, l’atroce chose !Rien ne résiste au temps,‖ et le temps même fuit…Vois, dans ton âme la plus close,Que de dieux disparus,‖ de titans écroulésEt de héros portés en terre,Qui furent toi pourtant,‖ dans les jours écoulés !Et celui qui m’aimait naguère !Cet homme que tu fus‖ un instant près de moi,Et que moi j’idolâtre encore,Qu’en fais-tu, dis ? Il change !‖… Il change chaque foisQu’un autre regard le déflore !Il change, et je poursuis‖ son ombre chaque jourIl change, et je cherche mon âme !…Je ne sais même plus‖ ce que c’est que l’amourTant le besoin de toi m’affame…Tu possèdes toujours‖ mon cœur exténuéMais je cherche en vain ton visage…Si mon désir pouvait‖ t’atteindre et te tuerJ’aurais ce funèbre courage !Je fixerais alors‖ à tout jamais l’amantJe te défendrais de toi-même,Et le jour de ma mort‖ tu recevrais vraimentL’ensevelissement suprême !
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 14[abab] 1[ababa] 1[ababcbc]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (34 de 8, 34 de 12)· profil 8, 6=6
- Mots à la rime
- a ans / champs masculine, classiqueb fécondes / surabondent féminine, non classiquea regain / andains masculine, non classiqueb ivraies / haies féminine, classiquea fruits / bruits masculine, classiqueb journées / traînées féminine, classiquea dernier / pitié / bouquet masculine, non classiqueb répète / fête féminine, classiquea vertes / certes féminine, équivalenteb musqués / cellier / halliers masculine, classiquec même / blême féminine, non classiquea frisson / profond masculine, classiqueb cheminée / années féminine, non classiquea printemps / simplement masculine, non classiqueb branches / penches féminine, non classiquea lilas / pas masculine, non classiqueb poitrine / décline féminine, classiquea rayons / profonds masculine, classiqueb connaître / être féminine, classiquea mer / hier masculine, classiqueb orages / âge féminine, classiquea d’aujourd’hui / fuit masculine, classiqueb chose / close féminine, non classiquea écroulés / écoulés masculine, non classiqueb terre / naguère féminine, classiquea moi / fois masculine, classiqueb encore / déflore féminine, classiquea jour / l’amour masculine, non classiqueb âme / m’affame féminine, classiquea exténué / tuer masculine, classiqueb visage / courage féminine, classiquea l’amant / vraiment masculine, non classiqueb toi-même / suprême féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 1.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources