Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
J’avais rêvé d’un grand bonheur silencieux
J’avais rêvé d’un grand‖ bonheur silencieuxOù nous aurions glissé‖ sans connaître d’adieux,Comme les flots de deux rivièresCoulent un jour d’été‖ sous la pleine lumière,Distincts et confondus,‖ murmurants et muets,Chaque goutte un monde secret…Tu m’aurais possédée‖ alors comme l’eau noie,Et de toi seul j’aurais‖ reçu toute ma joie !
Puis j’ai rêvé de ce‖ bonheur qui tremble un peu,Comme au-dessus des champs‖ vacille l’air en feu…Mais je savais la moisson prête,Tu pouvais la faucher‖ en dépit des tempêtes…Je te voyais debout,‖ tout prêt à recevoirLes lourds épis gonflés d’espoirOù se mêlaient des fleurs‖ et la fraîcheur des herbes…Et tes bras seuls pouvaient‖ lier toute la gerbe…
Et puis, j’ai cru que le‖ bonheur pouvait pleurer…Qu’à ton front s’appuierait‖ mon front désespéré,Que mes larmes silencieusesFleuriraient sur tes doigts‖ leurs pâles scabieuses,Et que, devant la tombe‖ où dormirait l’amour,Je sentirais mon cœur trop lourdRetentir sur le tien‖ dans un rythme si tendre,Que même seule,‖ ah ! j’aurais pu,‖ toujours l’entendre !
Plus tard, j’ai su que la‖ douleur devait parler…J’ai retrouvé les mots‖ de tous les exilésEt leur goût de cendre et d’argile…Je n’ai pu t’ébranler,‖ ô toi ! force tranquille,Qui voulais ignorer‖ jusqu’à tes vrais désirs.Qui déchirais pour désunir,Et qui fis s’étrangler‖ tout écho de ma plainte,Quand pour toi seul,‖ elle sonnait,‖ moins indistincte !
Alors j’appris que la‖ douleur pouvait crier !Et j’ai violé moi-même‖ un secret meurtrierOù s’étouffait mon cœur malade !Oui, j’ai pleuré, gémi,‖ hurlé, comme on s’évade !…Et pourtant je ne sais‖ encore si j’atteinsL’unique but que je veux mien !…D’autres ont entendu‖ clamer mon chant farouche,Fait pour toi seul, pour que‖ le dise enfin ta bouche,
Et j’ai senti‖ qu’on profanait‖ toute douleur !Je t’ai sacrifié‖ cette ultime pudeur……Dans chaque strophe qui reflèteUn peu de mon amour,‖ de mon âme secrète.Quand d’autres m’auront vue,‖ ah ! le seul vrai dangerC’est que leurs souffles étrangersAient terni le miroir‖ chaque jour davantageEt que toi seul,‖ tu méconnaisses‖ mon visage,
Car j’ai rêvé que tu‖ le voies encor plus beauVainqueur, quoique meurtri,‖ sous le souple bandeauD’une fille de Mnémosyne…J’userai mes genoux‖ à gravir la collineOù croissent en plein ciel‖ les lauriers d’Apollon…De quel prix je paierai ce don,Le sauras-tu jamais !‖… et voudras-tu nie croireQue c’est pour toi, et pour‖ t’offrir un peu de gloire !
Ne pense pas que ma‖ douleur pût s’oublier !Elle a toujours pleuré‖ sur ces brins de lauriersEt plus lourde en est leur couronne…J’ai voulu la tresser‖ pour dire : « Je la donne… »Tout mon secret espoir‖ serait que tu la veuillesEt que j’échange enfin ses feuillesPour des myrtes en fleur‖ que tes mains m’offriraient,Car leur couronne est à‖ mon cœur la seule vraie…
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (48 de 12, 16 de 8)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 8 distiques
- Mots à la rime
- a silencieux / d’adieux masculine, classiqueb rivières / lumière féminine, non classiquea muets / secret masculine, non classiqueb noie / joie féminine, classiquea peu / feu masculine, classiqueb prête / tempêtes féminine, non classiquea recevoir / d’espoir masculine, classiqueb herbes / gerbe féminine, non classiquea pleurer / désespéré masculine, non classiqueb silencieuses / scabieuses féminine, classiquea l’amour / lourd masculine, non classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquea parler / exilés masculine, non classiqueb d’argile / tranquille féminine, classiquea désirs / désunir masculine, non classiqueb plainte / indistincte féminine, assonantea crier / meurtrier masculine, classiqueb malade / s’évade féminine, classiquea j’atteins / mien masculine, non classiqueb farouche / bouche féminine, classiquea douleur / pudeur masculine, classiqueb reflète / secrète féminine, classiquea danger / étrangers masculine, non classiqueb davantage / visage féminine, classiquea beau / bandeau masculine, classiqueb Mnémosyne / colline féminine, classiquea d’Apollon / don masculine, classiqueb croire / gloire féminine, classiquea s’oublier / lauriers masculine, non classiqueb couronne / donne féminine, classiquea veuilles / feuilles féminine, classiqueb m’offriraient / vraie masculine, mixte
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 3.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources