Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours
Quand je l’aurai dit…
Quand je l’aurai dit, mon supplice,L’auras-tu compris, l’auras-tu‖ ressenti, toi ?Quel prodigieux artificeFerait jaillir des mots étroitsUn sens immédiat‖ plus vrai, plus chaud, plus vaste ?Quel poète a vaincu‖ le déchirant contrasteDe l’immobilité des motsEt du frémissement‖ sans fin de la souffrance ?…Vois-tu le vent‖ dévaster les moissons immensesPour quelques épis en faisceau ?
Il faudrait forger la paroleNeuve et nue ! Alors, comme‖ une épée, elle irait,Traversant même un cœur frivole !…Les mots usés sont sans secrets !Tu les as entendus,‖ tu les as dits peut-être,Et moi, je ne peux plus‖ bouleverser ton êtrePar leurs accents trop bien connus !Et pourtant ils sont vrais !‖ Quand mon esprit les penseIls sont élaborés‖ par toute ma substanceEt tordent mes nerfs mis à nu !
Mais puis-je faire voir mes larmesEn disant simplement‖ que je pleure ? Hélas ! non…Sauras-tu l’ineffable charmeEt le fléchissant abandonQue traduit pour mon cœur‖ le vieux mot de tendresse ?Entendras-tu‖ cette musique‖ enchanteresseQui ruisselle et retient ma voixQuand je redis tout bas‖ des syllabes chériesTelles vue bien-aimé ?‖…. Sauras-tu que je prie,Et toute l’ardeur de ma foi ?
Sens-tu des mots monter la flamme ?Son glissement soyeux‖ semble de cuivre et d’orEt n’atteint d’abord que ton âme…Mais l’incendie éclate et mord !Il réclame en hurlant‖ cette pourpre fuséeQue donneront ta chair‖ et tes fibres briséesPar les vocables du désir !Les sens-tu ces brandons‖ et cette flamme haute ?Sens-tu craquer enfin‖ la membrure des côtesEt tes artères t’assourdir ?
Et le cri de ma jalousieIra-t-il s’enrouler‖ douze fois à ton colEt sur ton front qu’il supplicie,Parce que j’aurai dit l’envolDe ses souples fouets‖ autour de mes épaules ?Ce terme sinueux‖ ainsi qu’un brin de sauleFait-il mieux gicler de ton cœur,Par son seul sifflement,‖ le sang toujours plus âcreQui dégoutte du mien ?‖… Alors, le simulacreDe mon verbe n’est pas trompeur !
Et si je parle de ma joie,‒ Un jour d’entre les jours‖ où tu me fus clémentTu sauras comment se déploieLa voile sous un coup de ventQuand bondit sur la mer‖ une tartane neuveTu sentiras aussi‖ tous les flots qui l’émeuvent,Et le poids heureux de ses flancs,Où dort une invisible‖ cargaison, quand vibreSa figure de proue,‖ audacieuse et libreQui semble dompter l’océan !
Dire ma joie ! Ah ! c’est entendreDans les haillons troués‖ claquer des étendardsC’est rallumer toutes les cendres,C’est faire naître des regards !…Les accords oubliés,‖ les paroles éteintes.Le parfum disparu‖ d’une lointaine étreinte,Et cela qui n’est pas encor,Tout, ce qui doit venir !‖… Voilà ce qu’est ma joieEt. sa double guirlande,‖ il faut que tu la voies,Quand sonne sa trompette d’or !
Si ton âme était vraiment prête,J’évoquerais l’amour‖ sans avoir dit son nom !Le pæan du plus grand poèteEt son thrène le plus profondNe peuvent émouvoir‖ par le jeu des spondées !Mais si, vibrant, ta lyre‖ à ma lyre accordée,Tu perçois un chant merveilleux,Les arcanes du verbe‖ auront clos leur portiqueCar nos cœurs connaîtront‖ leur sens ésotériqueEt nous serons pareils aux dieux !
Versification
- Forme
- 8 dizains (dizains)
- Rimes
- 8(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6÷6
- Strophes
- 8 dizains
- Mots à la rime
- a supplice / artifice féminine, classiqueb toi / étroits masculine, non classiquec vaste / contraste féminine, classiqued mots / faisceau masculine, non classiquee souffrance / immenses féminine, non classiquea parole / frivole féminine, classiqueb irait / secrets masculine, non classiquec peut-être / être féminine, classiqued connus / nu masculine, non classiquee pense / substance féminine, classiquea larmes / charme féminine, non classiqueb non / abandon masculine, classiquec tendresse / enchanteresse féminine, classiqued voix / foi masculine, non classiquee chéries / prie féminine, non classiquea flamme / âme féminine, classiqueb d’or / mord masculine, non classiquec fusée / brisées féminine, non classiqued désir / t’assourdir masculine, classiquee haute / côtes féminine, non classiquea jalousie / supplicie féminine, classiqueb col / l’envol masculine, classiquec épaules / saule féminine, non classiqued cœur / trompeur masculine, classiquee âcre / simulacre féminine, classiquea joie / déploie féminine, classiqueb clément / vent masculine, classiquec neuve / l’émeuvent féminine, non classiqued flancs / l’océan masculine, non classiquee vibre / libre féminine, classiquea entendre / cendres féminine, non classiqueb étendards / regards masculine, classiquec éteintes / étreinte féminine, non classiqued encor / d’or masculine, classiquee joie / voies féminine, non classiquea prête / poète féminine, classiqueb nom / profond masculine, non classiquec spondées / accordée féminine, non classiqued merveilleux / dieux masculine, classiquee portique / ésotérique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 2.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources