Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dilection, 1925· Suivant l’humeur des jours

Lorsque je serai morte

Henriette Hervé· 16 sizains, alexandrins et hexasyllabes, 96 vers

Lorsque je serai morte,‖ ah ! ne m’enfermez pas !Laissez-moi sans tombeau,‖ sans grille qui me fasseSentir une barrière‖ au-delà du trépas !Ne rationnez plus‖ ma mesure d’espace !Puisque vivante j’ai‖ plié devant les lois,Morte, libérez-moi !

Que je n’éprouve plus‖ d’écrasantes contraintes !‒ Ne posez pas de dalle‖ au-dessus de mon cœur ‒Qu’aucun obscur respect‖ ne m’impose une feinte‒ Ne dressez pas de croix,‖ ne versez pas de pleurs ‒Et, pour qu’en mon cercueil,‖ j’oublie enfin l’entrave,Qu’aucun nom ne s’y grave !

Laissez se disperser‖ mes cendres au dehors !Ne me concédez pas,‖ ainsi que fait -la vie,La place exacte et les‖ limites de mon corps,Mais que le vent du ciel‖ prenne, emporte, amplifie,Ma poussière anonyme‖ et ce qu’elle contintDe désirs non éteints !

Quand j’aurai dépouillé‖ cette forme préciseJe ne connaîtrai plus‖ de devoirs ni de droits !J’échapperai dès lors‖ à toutes les emprisesAux vôtres, êtres chers !‖ qui m’imposiez un choixPar mon sentiment même ;‖ aux tiennes, conscience,Si dure à mes offenses !

Et je pourrai ne suivre,‖ enfin, que le Hasard !Ce Hasard dont l’ivresse,‖ irresponsable et chaude,Ne m’a pas terrassée,‖ esprit et corps épars,C’est lui qui mènera‖ les nocturnes maraudesOù les morts vont glaner‖ les bonheurs défendusQue, vifs, ils n’ont pas eus !

Oui ! moi qui ne voulais‖ m’engager sur les routesQu’après avoir compté‖ leurs tournants périlleux,J’irai, sans un scrupule,‖ en poussière dissoute,Danser sur le chemin‖ qui me plaira le mieux !Vers quoi ?… Vers l’horizon‖ d’un mirage lunaireOu le creux d’une ornière !

Qu’importe ! Sans prévoir,‖ sans craindre ou mesurer !J’irai, comme au printemps‖ les pollens dans la brise !Pensent-ils, croyez-vous,‖ lorsqu’ils vont à leur gréMêler leurs poudres d’or‖ de cytise à cytise,Ou porter aux pommiers‖ l’amertume des buisSans souci de leurs fruits ?

C’est comme eux que je veux‖ suivre ma fantaisie !Pour que la douce nuit‖ fasse entr’ouvrir mon cœur,Que mes désirs,‖ non contenus,‖ se rassasient,Que ma cendre impalpable,‖ encor pleine d’ardeurs,Mais dépourvue enfin‖ d’an excès de sagesse,S’envole et se connaisse !

Et qu’elle ose, elle qui‖ n’aura plus de remords,Qu’elle ose l’action,‖ si simple et si sauvage,Dont ma main frémissante‖ a contenu l’effortSans l’accomplir, qu’elle ose‖ enfin ! sur son passage,Se poser largement,‖ comme pour conquérir,Par droit de son désir !

Qu’elle aille s’emparer‖ des biens qu’elle convoite,La poussière de mon‖ pauvre corps affamé !…Qu’elle aille caresser‖ les petits cous tout moitesDes poupons endormis,‖ et, qu’au contact aimé,Elle ait l’illusion‖ d’être encore fécondeEt d’enfanter un monde !

Qu’elle aille se glisser‖ aux lèvres des amantsA l’instant où l’aveu,‖ quel qu’il soit en paroles,N’étant plus qu’un instinct,‖ les unit simplement,Et que leur long baiser‖ la presse et la consoleDe l’étreinte qu’elle a,‖ jusque dans sa pensée,Par devoir renoncée !

Et qu’elle aille, pendant‖ cette nuit, se poserPour partager l’émoi‖ de quelque sombre coupleQue n’a pu contenter‖ la saveur du baiser,Quand l’un d’eux, fou d’amour,‖ aura d’un couteau souple,Fendu le cœur étroit,‖ trop calme à son souhait,Qu’il adore et qu’il hait !

Que ma poussière alors‖ s’imprègne goutte à goutteDe ce beau sang profond‖ qui coule lentementEt contient le secret‖ qu’on cherche et qu’on redoute !Car j’aurai passé l’heure‖ où soi-même on se ment,Et je m’en irai droit‖ vers les troubles déliresDont le mystère attire !

Ah ! vous n’avez connu‖ de moi que la pudeurEt la réserve et la‖ tenue et le silence,Mais moi je le savais‖ que le cœur de mon cœurDéfaillait par excès‖ et non pas par carence,Et je savais aussi‖ quel strangulant étauEnserrait ses sursauts !

N’est pas libre qui veut !‖ J’avais ma conscienceQui veillait attentive‖ à mes moindres écarts,Et j’avais beau haïr‖ sa détestable outranceJe l’ai subie !… Alors‖ quand il sera trop tardPour le bonheur, qu’au moins‖ ma cendre se soulèveVers l’ombre de ses rêves…

Ne posez pas de dalle‖ au-dessus de mon cœur !‒ Que je n’éprouve plus‖ d’écrasantes contraintes ‒Ne dressez, pas de croix,‖ ne versez pas de pleurs !‒ Qu’aucun obscur respect‖ ne m’impose une feinte ‒Mais, quand je serai morte,‖ absolvez-moi tout basEt ne m’enfermez pas !

Versification

Forme
16 sizains (sizains)
Rimes
16(ababcc)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (80 de 12, 16 de 6)· profil 6, 6=6
Strophes
16 sizains
Mots à la rime
a pas / trépas masculine, classiqueb fasse / d’espace féminine, classiquec lois / libérez-moi masculine, non classiquea contraintes / feinte féminine, non classiqueb cœur / pleurs masculine, non classiquec l’entrave / grave féminine, classiquea dehors / corps masculine, classiqueb vie / amplifie féminine, classiquec contint / éteints masculine, non classiquea précise / emprises féminine, non classiqueb droits / choix masculine, classiquec conscience / offenses féminine, non classiquea Hasard / épars masculine, non classiqueb chaude / maraudes féminine, non classiquec défendus / eus masculine, classiquea routes / dissoute féminine, non classiqueb périlleux / mieux masculine, classiquec lunaire / ornière féminine, classiquea mesurer / gré masculine, non classiqueb brise / cytise féminine, classiquec buis / fruits masculine, classiquea fantaisie / rassasient féminine, non classiqueb cœur / d’ardeurs masculine, non classiquec sagesse / connaisse féminine, classiquea remords / l’effort masculine, non classiqueb sauvage / passage féminine, classiquec conquérir / désir masculine, classiquea convoite / moites féminine, non classiqueb affamé / aimé masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiquea amants / simplement masculine, non classiqueb paroles / console féminine, non classiquec pensée / renoncée féminine, classiquea poser / baiser masculine, classiqueb couple / souple féminine, classiquec souhait / hait masculine, classiquea goutte / redoute féminine, classiqueb lentement / ment masculine, classiquec délires / attire féminine, non classiquea pudeur / cœur masculine, classiqueb silence / carence féminine, classiquec étau / sursauts masculine, non classiquea conscience / outrance féminine, classiqueb écarts / tard masculine, non classiquec soulève / rêves féminine, non classiquec bas / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 2.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dilection, Paris, ÉDITIONS MONTAIGNE, 1925· Sources