Châtiments, 1853· Livre Vi La stabilité est assurée
XIII. À Juvénal
I
Retournons à l'école,‖ ô mon vieux Juvénal.Homme d'ivoire et d'or,‖ descends du tribunalOù depuis deux mille ans‖ tes vers superbes tonnent.Il paraît, vois-tu bien,‖ ces choses nous étonnent,Mais c'est la vérité‖ selon monsieur Riancey,Que lorsqu'un peu de temps‖ sur le sang a passé,Après un an ou deux,‖ c'est une découverte,Quoi qu'en disent les morts‖ avec leur bouche verte,Le meurtre n'est plus meurtre‖ et le vol n'est plus vol.Monsieur Veuillot, qui tient‖ d'Ignace et d'Auriol,Nous l'affirme, quand l'heure‖ a tourné sur l'horloge,De notre entendement‖ ceci fait peu l'éloge,Pourvu qu'à Notre-Dame‖ on brûle de l'encens,Et que l’abonné vienne aux journaux bien pensants,Il paraît que, sortant‖ de son hideux suaire,Joyeux, en panthéon‖ changeant son ossuaire,Dans l'opération‖ par monsieur Fould aidé,Par les juges lavé,‖ par les filles fardé,Ô miracle ! entouré‖ de croyants et d'apôtres,En dépit des rêveurs,‖ en dépit de nous autresNoirs poètes bourrus‖ qui n'y comprenons rien,Le mal prend tout à coup‖ la figure du bien.
II
Il est l'appui de l'ordre ;‖ il est bon catholique ;Il signe hardiment :‖ prospérité publique.La trahison s'habille‖ en général français ;L'archevêque ébloui‖ bénit le dieu Succès ;C'était crime jeudi,‖ mais c'est haut fait dimanche.Du pourpoint Probité‖ l'on retourne la manche.Tout est dit. La vertu‖ tombe dans l'arriéré.L'honneur est un vieux fou‖ dans sa cave muré.Ô grand penseur de bronze,‖ en nos dures cervellesFaisons entrer un peu‖ ces morales nouvelles,Lorsque sur le Grand'Combe‖ ou sur le blanc de zinc,On a revendu vingt‖ ce qu'on a payé cinq,Sache qu'un guet-apens‖ par où nous triomphâmesEst juste, honnête et bon ;‖ tout au rebours des femmes,Sache qu'en vieillissant‖ le crime devient beau.Il plane cygne après‖ s'être envolé corbeau.Oui, tout cadavre utile‖ exhale une odeur d'ambre.Que vient-on nous parler‖ d'un crime de décembreQuand nous sommes en juin !‖ l'herbe a poussé dessus.Toute la question,‖ la voici : fils, tissus,Cotons et sucres bruts‖ prospèrent ; le temps passe.Le parjure difforme‖ et la trahison basseEn avançant en âge‖ ont la propriétéDe perdre leur bassesse‖ et leur difformité ;Et l'assassinat louche‖ et tout souillé de fange,Change son front de spectre‖ en un visage d'ange.
III
Et comme, en même temps,‖ dans ce travail normal,La vertu devient faute‖ et le bien devient mal,Apprends que, quand Saturne‖ a soufflé sur leur rôle,Néron est un sauveur‖ et Spartacus un drôle.La raison obstinée‖ a beau faire du bruit ;La justice, ombre pâle,‖ a beau, dans notre nuit,Murmurer comme un souffle‖ à toutes les oreilles ;On laisse dans leur coin‖ bougonner ces deux vieilles.Narcisse gazetier‖ lapide Scevola.Accoutumons nos yeux‖ à ces lumières-làQui font qu'on aperçoit‖ tout sous un nouvel angle,Et qu'on voit Malesherbe‖ en regardant Delangle.Sachons dire : Lebœuf‖ est grand, Persil est beau ;Et laissons la pudeur‖ au fond du lavabo.
IV
Le bon, le sûr, le vrai,‖ c'est l'or dans notre caisse.L'homme est extravagant‖ qui, lorsque tout s'affaisse,Proteste seul debout‖ dans une nation,Et porte à bras tendu‖ son indignation.Que diable ! il faut pourtant‖ vivre de l'air des rues,Et ne pas s'entêter‖ aux choses disparues.Quoi ! tout meurt ici-bas,‖ l'aigle comme le ver,Le charançon périt‖ sous la neige l'hiver,Quoi ! le Pont-Neuf fléchit‖ lorsque les eaux sont grosses,Quoi, mon coude est troué,‖ quoi ! je perce mes chausses,Quoi ! mon feutre était neuf‖ et s'est usé depuis,Et la Vérité, maître,‖ aurait, dans son vieux puits,Cette prétention‖ rare d'être éternelle !De ne pas se mouiller‖ quand il pleut, d'être belleÀ jamais, d'être reine‖ en n'ayant pas le sou,Et de ne pas mourir‖ quand on lui tord le cou !Allons donc ! citoyens,‖ c'est au fait qu'il faut croire !
V
Sur ce, les charlatans‖ prêchent leur auditoireD'idiots, de mouchards,‖ de grecs, de philistins,Et de gens pleins d'esprit‖ détroussant les crétins ;La Bourse rit ; la hausse‖ offre aux badauds ses prismes ;La douce hypocrisie‖ éclate en aphorismes ;C'est bien, nous gagnons gros‖ et nous sommes contents ;Et ce sont, Juvénal,‖ les maximes du temps.Quelque sous-diacre, éclos‖ dans je ne sais quel bouge,Trouva ces vérités‖ en balayant Montrouge,Si bien qu'aujourd'hui, fiers‖ et rois des temps nouveaux,Messieurs les aigrefins‖ et messieurs les dévotsDéclarent, s'éclairant‖ aux lueurs de leur cierge,Jeanne d'Arc courtisane‖ et Messaline vierge.
Voilà ce que curés,‖ évêques, talapoins,Au nom du Dieu vivant,‖ démontrent en trois points,Et ce que le filou‖ qui fouille dans ma pocheProuve par A plus B‖, par Argout plus Baroche.
VI
Maître ! voilà-t-il pas‖ de quoi nous indigner ?À quoi bon s'exclamer ?‖ à quoi bon trépigner ?Nous avons l'habitude,‖ en songeurs que nous sommes,De contempler les nains‖ bien moins que les grands hommes ;Même toi satirique,‖ et moi tribun amer,Nous regardons en haut,‖ le bourgeois dit : en l'air ;C'est notre infirmité.‖ Nous fuyons la rencontreDes sots et des méchants.‖ Quand le Dombidau montreSon crâne et que le Fould‖ avance son menton,J'aime mieux Jacques Cœur,‖ tu préfères Caton ;La gloire des héros,‖ des sages que Dieu crée,Est notre vision‖ éternelle et sacrée ;Éblouis, l'œil noyé‖ des clartés de l'azur,Nous passons notre vie‖ à voir dans l'Éther purResplendir les géants,‖ penseurs ou capitaines,Nous regardons, au bruit‖ des fanfares lointaines,Au-dessus de ce monde‖ où l'ombre règne encor,Mêlant dans les rayons‖ leurs vagues poitrails d'or,Une foule de chars‖ voler dans les nuées ;Aussi l'essaim des gueux‖ et des prostituées,Quand il se heurte à nous,‖ blesse nos yeux pensifs.
Soit. Mais réfléchissons.‖ Soyons moins exclusifs.Je hais les cœurs abjects,‖ et toi, tu t'en défies ;Mais laissons-les en paix‖ dans leurs philosophies.
VII
Et puis, même en dehors‖ de tout ceci, vraimentPeut-on blâmer l'instinct‖ et le tempérament ?Ne doit-on pas se faire‖ aux natures des êtres ?La fange a ses amants‖ et l'ordure a ses prêtres ;De la cité bourbier‖ le vice est citoyen ;Où l'un se trouve mal‖ l'autre se trouve bien ;J'en atteste Minos‖ et j'en fais juge Éaque,Le paradis du porc,‖ n'est-ce pas le cloaque ?Voyons, en quoi, réponds,‖ génie âpre et subtil,Cela nous touche-t-il‖ et nous regarde-t-il,Quand l'homme du serment‖ dans le meurtre patauge,Quand monsieur Beauharnais‖ fait du pouvoir une auge,Si quelque évêque arrive‖ et chante alleluia,Si Saint-Arnaud bénit‖ la main qui le paya,Si tel ou tel bourgeois‖ le célèbre et le loue,S'il est des estomacs‖ qui digèrent la boue ?Quoi ! quand la France tremble‖ au vent des trahisons,Stupéfaits et naïfs,‖ nous nous ébahissons,Si Parieu vient manger‖ des glands sous ce grand chêne !Nous trouvons surprenant‖ que l'eau coule à la Seine,Nous trouvons merveilleux‖ que Troplong soit Scapin.Nous trouvons inouï‖ que Dupin soit Dupin !
VIII
Un vieux penchant humain‖ mène à la turpitude.L'opprobre est un logis,‖ un centre, une habitude,Un toit, un oreiller,‖ un lit tiède et charmant,Un bon manteau bien ample‖ où l'on est chaudement.L'opprobre est le milieu‖ respirable aux immondes.Quoi ! nous nous étonnons‖ d'ouïr dans les deux mondesLes dupes faisant chœur‖ avec les chenapans,Les gredins, les niais‖ vanter ce guet-apens.Mais ce sont là les lois‖ de la mère nature.C'est de l'antique instinct‖ l'éternelle aventure.Par le point qui séduit‖ ses appétits flattésChaque bête se plaît‖ aux monstruosités.Quoi ! ce crime est hideux !‖ quoi ! ce crime est stupide !N'est-il plus d'animaux‖ pour l'admirer ? Le videS'est-il fait ? n'est-il plus‖ d'êtres vils et rampants ?N'est-il plus de chacals ?‖ n'est-il plus de serpents ?Quoi ! les baudets ont-ils‖ pris tout à coup des ailes,Et se sont-ils enfuis‖ aux voûtes éternelles ?De la création‖ l'âne a-t-il disparu ?Quand Cyrus, Annibal,‖ César, montaient à cruCet effrayant cheval‖ qu'on appelle la gloire,Quand, ailés, effarés‖ de joie et de victoire,Ils passaient flamboyants‖ au fond des cieux vermeils,Les aigles leur criaient :‖ vous êtes nos pareils !Les aigles leur criaient :‖ vous portez le tonnerre !Aujourd'hui les hiboux‖ acclament Lacenaire.Eh bien ! je trouve bon‖ que cela soit ainsi.J'applaudis les hiboux‖ et je leur dis : merci.La sottise se mêle‖ à ce concert sinistre,Tant mieux. Dans sa gazette,‖ ô Juvénal, tel cuistreDéclare, avec messieurs‖ d'Arras et de Beauvais,Mandrin très-bon, et dit‖ l'honnête homme mauvais,Foule aux pieds les héros‖ et vante les infâmes,C'est tout simple ; et vraiment,‖ nous serions bonnes âmesDe nous émerveiller‖ lorsque nous entendonsLes Veuillots aux lauriers‖ préférer les chardons !
IX
Donc laissons aboyer‖ la conscience humaineComme un chien qui s'agite‖ et qui tire sa chaîne.Guerre aux justes proscrits !‖ gloire aux coquins fêtés !Et faisons bonne mine‖ à ces réalités.Acceptons cet empire‖ unique et véritable.Saluons sans broncher‖ Trestaillon connétable.Mingrat grand-aumônier,‖ Bosco grand-électeur ;Et ne nous fâchons pas‖ s'il advient qu'un rhéteur,Un homme du Sénat,‖ un homme du conclave,Un eunuque, un cagot,‖ un sophiste, un esclave,Esprit sauteur prenant‖ la phrase pour tremplin,Après avoir chanté‖ César de grandeur plein,Et ses perfections‖ et ses mansuétudes,Insulte les bannis‖ jetés aux solitudes,Ces brigands qu'a vaincus‖ Tibère Amphitryon.Vois-tu, c'est un talent‖ de plus dans l'histrion ;C'est de l'art de flatter‖ le plus exquis peut-être ;On chatouille moins bien‖ Henri-huit, le bon maître,En louant Henri-huit‖ qu'en déchirant Morus.Les dictateurs d'esprit,‖ bourrés d'éloges crus,Sont friands, dans leur gloire‖ et dans leurs arrogances,De ces raffinements‖ et de ces élégances.Poète, c'est ainsi‖ que les despotes sont.Le pouvoir, les honneurs‖ sont plus doux quand ils ontSur l'échafaud du juste‖ une fenêtre ouverte.Les exilés, pleurant‖ près de la mer déserte,Les sages torturés,‖ les martyrs expirantsSont l'assaisonnement‖ du bonheur des tyrans.Juvénal, Juvénal,‖ mon vieux lion classique,Notre vin de Champagne‖ et ton vin de Massique,Les festins, les palais‖ et le luxe effréné,L'adhésion du prêtre‖ et l'amour de Phryné,Les triomphes, l'orgueil,‖ les respects, les caresses,Toutes les voluptés‖ et toutes les ivressesDont s'abreuvait Séjan,‖ dont se gorgeait Rufin,Sont meilleures à boire,‖ ont un goût bien plus fin,Si l'on n'est pas un sot‖ à cervelle exiguë,Dans la coupe où Socrate‖ hier but la ciguë !
Jersey. Novembre 1852.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 108((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Juvénal / tribunal masculine, classiqueb tonnent / étonnent féminine, classiquec Riancey / passé masculine, classiqued découverte / verte féminine, équivalentee vol / d'Auriol masculine, classiquef l'horloge / l'éloge féminine, classiqueg l'encens / pensants masculine, classiqueh suaire / ossuaire féminine, classiquei aidé / fardé masculine, classiquej d'apôtres / autres féminine, classiquek rien / bien masculine, classiquea catholique / publique féminine, classiqueb français / Succès masculine, classiquec dimanche / manche féminine, classiqued l'arriéré / muré masculine, classiquee cervelles / nouvelles féminine, classiquef zinc / cinq masculine, classiqueg triomphâmes / femmes féminine, classiqueh beau / corbeau masculine, classiquei d'ambre / décembre féminine, classiquej dessus / tissus masculine, classiquek passe / basse féminine, classiquel propriété / difformité masculine, classiquem fange / d'ange féminine, classiquea normal / mal masculine, classiqueb rôle / drôle féminine, classiquec bruit / nuit masculine, classiqued oreilles / vieilles féminine, classiquee Scevola / lumières-là masculine, classiquef angle / Delangle féminine, classiqueg beau / lavabo masculine, classiquea caisse / s'affaisse féminine, classiqueb nation / indignation masculine, classiquec rues / disparues féminine, classiqued ver / l'hiver masculine, classiquee grosses / chausses féminine, classiquef depuis / puits masculine, classiqueg éternelle / belle féminine, classiqueh sou / cou masculine, classiquei croire / auditoire féminine, classiqueb philistins / crétins masculine, classiquec prismes / aphorismes féminine, classiqued contents / temps masculine, classiquee bouge / Montrouge féminine, classiquef nouveaux / dévots masculine, classiqueg cierge / vierge féminine, classiquea talapoins / points masculine, classiqueb poche / Baroche féminine, classiquea indigner / trépigner masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquec amer / l'air masculine, classiqued rencontre / montre féminine, classiquee menton / Caton masculine, classiquef crée / sacrée féminine, classiqueg l'azur / pur masculine, classiqueh capitaines / lointaines féminine, classiquei encor / d'or masculine, classiquej nuées / prostituées féminine, classiquek pensifs / exclusifs masculine, classiqueb défies / philosophies féminine, classiquea vraiment / tempérament masculine, classiqueb êtres / prêtres féminine, classiquec citoyen / bien masculine, classiqued Éaque / cloaque féminine, classiquee subtil / regarde-t-il masculine, classiquef patauge / auge féminine, classiqueg alleluia / paya masculine, classiqueh loue / boue féminine, classiquei trahisons / ébahissons masculine, classiquej chêne / Seine féminine, classiquek Scapin / Dupin masculine, classiquea turpitude / habitude féminine, classiqueb charmant / chaudement masculine, classiquec immondes / mondes féminine, classiqued chenapans / guet-apens masculine, classiquee nature / aventure féminine, classiquef flattés / monstruosités masculine, classiqueg stupide / vide féminine, classiqueh rampants / serpents masculine, classiquei ailes / éternelles féminine, classiquej disparu / cru masculine, classiquek gloire / victoire féminine, classiquel vermeils / pareils masculine, classiquem tonnerre / Lacenaire féminine, classiquen ainsi / merci masculine, classiqueo sinistre / cuistre féminine, classiquep Beauvais / mauvais masculine, classiqueq infâmes / âmes féminine, classiquer entendons / chardons masculine, classiquea humaine / chaîne féminine, classiqueb fêtés / réalités masculine, classiquec véritable / connétable féminine, classiqued grand-électeur / rhéteur masculine, classiquee conclave / esclave féminine, classiquef tremplin / plein masculine, classiqueg mansuétudes / solitudes féminine, classiqueh Amphitryon / l'histrion masculine, classiquei peut-être / maître féminine, classiquej Morus / crus masculine, classiquek arrogances / élégances féminine, classiquel sont / ont masculine, classiquem ouverte / déserte féminine, classiquen expirants / tyrans masculine, classiqueo classique / Massique féminine, classiquep effréné / Phryné masculine, classiqueq caresses / ivresses féminine, classiquer Rufin / fin masculine, classiques exiguë / ciguë féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources