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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Vi La stabilité est assurée

XIV. Floréal

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 70 vers

Au retour des beaux jours,‖ dans ce vert floréalOù meurent les Danton‖ trahis par les Réal,Quand l'étable s'agite‖ au fond des métairies,Quand l'eau vive au soleil‖ se change en pierreries,Quand la grisette assise,‖ une aiguille à la main,Soupire, et de côté‖ regardant le chemin,Voudrait aller cueillir‖ des fleurs au lieu de coudre,Quand les nids font l'amour,‖ quand le pommier se poudrePour le printemps ainsi‖ qu'un marquis pour le bal,Quand, par mai réveillés,‖ Charles-douze, Annibal,Disent : c'est l'heure ! et font‖ vers les sanglants tumultesRouler, l'un les canons,‖ l'autre les catapultes ;Moi, je crie : ô soleil !‖ salut ! parmi les fleursJ'entends les gais pinsons‖ et les merles siffleurs ;L'arbre chante ; j'accours ;‖ ô printemps ! on vit double ;Gallus entraîne au bois‖ Lycoris qui se trouble ;Tout rayonne ; et le ciel,‖ couvant l'homme enchanté,N'est plus qu'un grand regard‖ plein de sérénité !Alors l'herbe m'invite‖ et le pré me convie ;Alors j'absous le sort,‖ je pardonne à la vie,Et je dis : pourquoi faire‖ autre chose qu'aimer ?Je sens, comme au dehors,‖ tout en moi s'animer.Et je dis aux oiseaux :‖ petits oiseaux, vous n'êtesQue des chardonnerets‖ et des bergeronnettes,Vous ne me connaissez‖ pas même, vous allezAu hasard dans les champs,‖ dans les bois, dans les blés,Pêle-mêle, pluviers,‖ grimpereaux, hochequeues,Dressant vos huppes d'or,‖ lissant vos plumes bleues ;Vous êtes, quoique beaux,‖ très-bêtes : votre loiC'est d'errer ; vous chantez‖ en l'air sans savoir quoi ;Eh bien, vous m'inondez‖ d'émotions sacrées !Et quand je vous entends‖ sur les branches dorées,Oiseaux, mon aile s'ouvre,‖ et mon cœur rajeuniBoit à l'amour sans fond‖ et s'emplit d'infini.Et je me laisse aller‖ aux longues rêveries.Ô feuilles d'arbre ! oubli !‖ bœufs mugissants ! prairies !Mais dans ces moments-là,‖ tu le sais, Juvénal,Qu'il sorte par hasard‖ de ma poche un journal,Et que mon œil distrait,‖ qui vers les cieux remonte,Heurte l'un de ces noms‖ qui veulent dire : honte,Alors toute l'horreur‖ revient ; dans les bois vertsNémésis m'apparaît,‖ et me montre, à traversLes rameaux et les fleurs,‖ sa gorge de furie.

C'est que tu veux tout l'homme,‖ ô devoir ! ô patrie !C'est que, lorsque ton flanc‖ saigne, ô France, tu veuxQue l'angoisse nous tienne‖ et dresse nos cheveux,Que nous ne regardions‖ plus autre chose au monde,Et que notre œil, noyé‖ dans la pitié profonde,Cesse de voir les cieux‖ pour ne voir que ton sang !

Et je me lève, et tout‖ s'efface, et, frémissant,Je n'ai plus sous les yeux‖ qu'un peuple à la torture,Crimes sans châtiment,‖ griefs sans sépulture,Les géants garrottés‖ livrés aux avortons,Femmes dans les cachots,‖ enfants dans les pontons,Bagnes, sénats, proscrits,‖ cadavres, gémonies ;Alors, foulant aux pieds‖ toutes les fleurs ternies,Je m'enfuis, et je dis‖ à ce soleil si doux :Je veux l'ombre ! et je dis‖ aux oiseaux : taisez-vous !

Et je pleure ! et la strophe,‖ éclose de ma bouche,Bat mon front orageux‖ de son aile farouche.

Ainsi pas de printemps !‖ ainsi pas de ciel bleu !Ô bandits, et toi, fils‖ d'Hortense de Saint-Leu,Soyez maudits, d'abord‖ d'être ce que vous êtes,Et puis soyez maudits‖ d'obséder les poètes !Soyez maudits, Troplong,‖ Fould, Magnan, Faustin deux,De faire au penseur triste‖ un cortège hideux,De le suivre au désert,‖ dans les champs, sous les ormes,De mêler aux forêts‖ vos figures difformes !Soyez maudits, bourreaux‖ qui lui masquez le jour,D'emplir de haine un cœur‖ qui déborde d'amour !

Jersey. Mai 1853.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
35((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a floréal / Réal masculine, classiqueb métairies / pierreries féminine, classiquec main / chemin masculine, classiqued coudre / poudre féminine, classiquee bal / Annibal masculine, classiquef tumultes / catapultes féminine, classiqueg fleurs / siffleurs masculine, classiqueh double / trouble féminine, classiquei enchanté / sérénité masculine, classiquej convie / vie féminine, classiquek qu'aimer / s'animer masculine, classiquel n'êtes / bergeronnettes féminine, classiquem allez / blés masculine, classiquen hochequeues / bleues féminine, classiqueo loi / quoi masculine, classiquep sacrées / dorées féminine, classiqueq rajeuni / d'infini masculine, classiquer rêveries / prairies féminine, classiques Juvénal / journal masculine, classiquet remonte / honte féminine, classiqueu verts / travers masculine, classiquev furie / patrie féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiqued sang / frémissant masculine, non classiqueb torture / sépulture féminine, classiquec avortons / pontons masculine, classiqued gémonies / ternies féminine, classiquee doux / taisez-vous masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiquea bleu / Saint-Leu masculine, classiqueb êtes / poètes féminine, classiquec deux / hideux masculine, classiqued ormes / difformes féminine, classiquee jour / d'amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources