Châtiments, 1853· Livre v L’autorité est sacrée
X. À un qui veut se détacher
I
Maintenant il se dit :‖ l'empire est chancelant ;La victoire est peu sûre.Il cherche à s'en aller,‖ furtif et reculant.Reste dans la masure !
Tu dis : le plafond croule.‖ Ils vont, si l'on me voit,Empêcher que je sorte.N'osant rester ni fuir,‖ tu regardes le toit,Tu regardes la porte ;
Tu mets timidement‖ la main sur le verrou.Reste en leurs rangs funèbres !Reste ! la loi qu'ils ont‖ enfouie en un trouEst là dans les ténèbres.
Reste ! elle est là, le flanc‖ percé de leur couteau,Gisante, et sur sa bièreIls ont mis une dalle.‖ Un pan de ton manteauEst pris sous cette pierre !
Pendant qu'à l'Élysée‖ en fête et plein d'encens,On chante, on déblatère,Qu'on oublie et qu'on rit,‖ toi tu pâlis ; tu sensCe spectre sous la terre !
Tu ne t'en iras pas !‖ quoi ! quitter leur maison !Et fuir leur destinée !Quoi ! tu voudrais trahir‖ jusqu'à la Trahison,Elle-même indignée !
Quoi ! tu veux renier‖ ce larron au front basQui t'admire et t'honore !Quoi ! Judas pour Jésus,‖ tu veux pour BarabbasÊtre Judas encore !
Quoi ! n'as-tu pas tenu‖ l'échelle à ces fripons,En pleine connivence ?Le sac de ces voleurs,‖ ne fut-il pas, réponds,Cousu par toi d'avance !
Les mensonges, la haine‖ au dard froid et visqueux,Habitent ce repaire ;Tu t'en vas ! de quel droit ?‖ étant plus renard qu'eux,Et plus qu'elle vipère !
II
Quand l'Italie en deuil‖ dressa, du Tibre au Pô,Son drapeau magnifique,Quand ce grand peuple, après‖ s'être couché troupeau,Se leva république,
C'est toi, quand Rome aux fers‖ jeta le cri d'espoir,Toi qui brisas son aile,Toi qui fis retomber‖ l'affreux capuchon noirSur sa face éternelle !
C'est toi qui restauras‖ Montrouge et Saint-Acheul,Écoles dégradéesOù l'on met à l'esprit‖ frémissant un linceul,Un bâillon aux idées.
C'est toi qui, pour progrès‖ rêvant l'homme animal,Livras l'enfant victimeAux jésuites lascifs,‖ sombres amants du mal,En rut devant le crime !
Ô pauvres chers enfants‖ qu'ont nourris de leur laitEt qu'ont bercés nos femmes,Ces blêmes oiseleurs‖ ont pris dans leur filetToutes vos douces âmes !
Hélas ! ce triste oiseau,‖ sans plumes sur la chair,Rongé de lèpre immonde,Qui rampe et qui se meurt‖ dans leur cage de fer,C'est l'avenir du monde !
Si nous les laissons faire,‖ on aura dans vingt ans,Sous les cieux que Dieu dore,Une France aux yeux ronds,‖ aux regards clignotants,Qui haïra l'aurore.
Ces noirs magiciens,‖ ces jongleurs tortueuxDont la fraude est la règle,Pour en faire sortir‖ le hibou monstrueux,Ont volé l'œuf de l'aigle !
III
Donc comme les Baskirs,‖ sur Paris étoufféEt comme les Croates,Créateurs du néant,‖ vous avez triomphéDans vos haines béates ;
Et vous êtes joyeux,‖ vous, constructeurs savantsDes préjugés sans nombre,Qui, pareils à la nuit,‖ versez sur les vivantsDes urnes pleines d'ombre !
Vous courez saluer‖ le nain Napoléon ;Vous dansez dans l'orgie !Ce grand siècle est souillé !‖ c'était le Panthéon,Et c'est la tabagie !
Et vous dites : c'est bien !‖ vous sacrez parmi nousCésar au nom de RomeL'assassin qui, la nuit,‖ se met à deux genouxSur le ventre d'un homme !
Ah ! malheureux ! louez‖ César qui fait trembler,Adorez son étoile ;Vous oubliez le Dieu‖ vivant qui peut roulerLes cieux comme une toile !
Encore un peu de temps,‖ et ceci tombera ;Dieu vengera sa cause !Les villes chanteront,‖ le lieu désert seraJoyeux comme une rose !
Encore un peu de temps,‖ et vous ne serez plus,Et je viens vous le dire.Vous êtes les maudits,‖ nous sommes les élus ;Regardez-nous sourire !
Je le sais, moi qui vis‖ au bord du gouffre amer,Sur les rocs centenaires,Moi qui passe mes jours‖ à contempler la merPleine de sourds tonnerres !
IV
Toi, leur chef, sois leur chef !‖ c'est là ton châtiment,Sois l'homme des discordes !Ces fourbes ont saisi‖ le genre humain dormantEt l'ont lié de cordes !
Ah ! tu voulus défaire,‖ épouvantable affront !Les âmes que Dieu crée ?Eh bien, frissonne et pleure,‖ atteint toi-même au frontPar ton œuvre exécrée !
À mesure que vient‖ l'ignorance, et l'oubli,Et l'erreur qu'elle amène,À mesure qu'aux cieux‖ décroît, soleil pâli,L'intelligence humaine,
Et que son jour s'éteint,‖ laissant l'homme méchantEt plus froid que les marbres,Votre honte, ô maudits,‖ grandit comme au couchantGrandit l'ombre des arbres !
V
Oui, reste leur apôtre !‖ oui, tu l'as mérité.C'est là ta peine énorme !Regarde en frémissant‖ dans la postéritéTa mémoire difforme.
On voit, louche rhéteur‖ des vieux partis hurlants,Qui mens et qui t'emportes,Pendre à tes noirs discours,‖ comme à des clous sanglants,Toutes les grandes mortes,
La Justice, la Foi,‖ bel ange souffletéPar la goule papale,La Vérité, fermant‖ les yeux, la LibertéÉchevelée et pâle,
Et ces deux sœurs, hélas !‖ nos mères toutes deux,Rome qu'en pleurs je nomme,Et la France sur qui,‖ raffinement hideux,Coule le sang de Rome !
Homme fatal ! l'histoire‖ en ses enseignementsTe montrera dans l'ombre,Comme on montre un gibet‖ entouré d'ossementsSur la colline sombre !
Jersey. Janvier 1853.
Versification
- Forme
- 34 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 34(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (68 de 6, 68 de 12)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 34 quatrains
- Mots à la rime
- a chancelant / reculant masculine, classiqueb sûre / masure féminine, classiquea voit / toit masculine, classiqueb sorte / porte féminine, classiquea verrou / trou masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea couteau / manteau masculine, classiqueb bière / pierre féminine, classiquea d'encens / sens masculine, classiqueb déblatère / terre féminine, classiquea maison / Trahison masculine, classiqueb destinée / indignée féminine, classiquea bas / Barabbas masculine, classiqueb t'honore / encore féminine, classiquea fripons / réponds masculine, classiqueb connivence / d'avance féminine, classiquea visqueux / qu'eux masculine, classiqueb repaire / vipère féminine, classiquea Pô / troupeau masculine, classiqueb magnifique / république féminine, classiquea d'espoir / noir masculine, classiqueb aile / éternelle féminine, classiquea Saint-Acheul / linceul masculine, classiqueb dégradées / idées féminine, classiquea animal / mal masculine, classiqueb victime / crime féminine, classiquea lait / filet masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea chair / fer masculine, classiqueb immonde / monde féminine, classiquea ans / clignotants masculine, classiqueb dore / l'aurore féminine, classiquea tortueux / monstrueux masculine, classiqueb règle / l'aigle féminine, classiquea étouffé / triomphé masculine, classiqueb Croates / béates féminine, classiquea savants / vivants masculine, classiqueb nombre / d'ombre féminine, classiquea Napoléon / Panthéon masculine, classiqueb l'orgie / tabagie féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb Rome / homme féminine, classiquea trembler / rouler masculine, classiqueb étoile / toile féminine, classiquea tombera / sera masculine, classiqueb cause / rose féminine, classiquea plus / élus masculine, classiqueb dire / sourire féminine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb centenaires / tonnerres féminine, classiquea châtiment / dormant masculine, classiqueb discordes / cordes féminine, classiquea affront / front masculine, classiqueb crée / exécrée féminine, classiquea l'oubli / pâli masculine, classiqueb amène / humaine féminine, classiquea méchant / couchant masculine, classiqueb marbres / arbres féminine, classiquea mérité / postérité masculine, classiqueb énorme / difforme féminine, classiquea hurlants / sanglants masculine, classiqueb t'emportes / mortes féminine, classiquea souffleté / Liberté masculine, classiqueb papale / pâle féminine, classiquea deux / hideux masculine, classiqueb nomme / Rome féminine, classiquea enseignements / d'ossements masculine, classiqueb l'ombre / sombre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources