Châtiments, 1853· Livre v L’autorité est sacrée
XI. Pauline Rolland
Elle ne connaissait‖ ni l'orgueil ni la haine ;Elle aimait ; elle était‖ pauvre, simple et sereine ;Souvent le pain qui manque‖ abrégeait son repas.Elle avait trois enfants,‖ ce qui n'empêchait pasQu'elle ne se sentît‖ mère de ceux qui souffrent.Les noirs événements‖ qui dans la nuit s'engouffrent,Les flux et les reflux,‖ les abîmes béants,Les nains, sapant sans bruit‖ l'ouvrage des géants,Et tous nos malfaiteurs‖ inconnus ou célèbres,Ne l'épouvantaient point ;‖ derrière ces ténèbres,Elle apercevait Dieu‖ construisant l'avenir.Elle sentait sa foi‖ sans cesse rajeunir ;De la liberté sainte‖ elle attisait les flammes ;Elle s'inquiétait‖ des enfants et des femmes ;Elle disait, tendant‖ la main aux travailleurs :La vie est dure ici,‖ mais sera bonne ailleurs.Avançons ! — Elle allait,‖ portant de l'un à l'autreL'espérance ; c'était‖ une espèce d'apôtreQue Dieu, sur cette terre‖ où nous gémissons tous,Avait fait mère et femme‖ afin qu'il fût plus doux.L'esprit le plus farouche‖ aimait sa voix sincère.Tendre, elle visitait,‖ sous leur toit de misère,Tous ceux que la famine‖ ou la douleur abat,Les malades pensifs,‖ gisant sur leur grabat,La mansarde où languit‖ l'indigence morose ;Quand, par hasard moins pauvre,‖ elle avait quelque chose,Elle le partageait‖ à tous comme une sœur ;Quand elle n'avait rien,‖ elle donnait son cœur.Calme et grande, elle aimait‖ comme le soleil brille.Le genre humain pour elle‖ était une familleComme ses trois enfants‖ étaient l'humanité.Elle criait : progrès !‖ amour ! fraternité !Elle ouvrait aux souffrants‖ des horizons sublimes.
Quand Pauline Roland‖ eut commis tous ces crimes,Le sauveur de l'église‖ et de l'ordre la pritEt la mit en prison.‖ Tranquille, elle sourit,Car l'éponge de fiel‖ plaît à ces lèvres pures.Cinq mois elle subit‖ le contact des souillures,L'oubli, le rire affreux‖ du vice, les bourreaux,Et le pain noir qu'on jette‖ à travers les barreaux,Édifiant la geôle‖ au mal habituée,Enseignant la voleuse‖ et la prostituée.Ces cinq mois écoulés,‖ un soldat, un bandit,Dont le nom souillerait‖ ces vers, vint et lui dit :— Soumettez-vous sur l'heure‖ au règne qui commence,Reniez votre foi :‖ sinon, pas de clémence,Lambessa ! choisissez.‖ — Elle dit : Lambessa.Le lendemain la grille‖ en frémissant grinça,Et l'on vit arriver‖ un fourgon cellulaire.— Ah ! voici Lambessa,‖ dit-elle sans colère.Elles étaient plusieurs‖ qui souffraient pour le droitDans la même prison.‖ Le fourgon trop étroitNe put les recevoir‖ dans ses cloisons infâmes ;Et l'on fit traverser‖ tout Paris à ces femmes,Bras dessus bras dessous‖ avec les argousins.Ainsi que des voleurs‖ et que des assassins,Les sbires les frappaient‖ de paroles bourrues.S'il arrivait parfois‖ que les passants des rues,Surpris de voir mener‖ ces femmes en troupeau,S'approchaient et mettaient‖ la main à leur chapeau,L'argousin leur jetait‖ des sourires obliques,Et les passants fuyaient,‖ disant : filles publiques !Et Pauline Roland‖ disait : courage, sœurs !L'océan au bruit rauque,‖ aux sombres épaisseurs,Les emporta. Durant‖ la rude traversée,L'horizon était noir,‖ la bise était glacée,Sans l'ami qui soutient,‖ sans la voix qui répond,Elles tremblaient. La nuit‖ il pleuvait sur le pont,Pas de lit pour dormir,‖ pas d'abri sous l'orage,Et Pauline Roland‖ criait : mes sœurs, courage !Et les durs matelots‖ pleuraient en les voyant.On atteignit l'Afrique‖ au rivage effrayant,Les sables, les déserts‖ qu'un ciel d'airain calcine,Les rocs sans une source‖ et sans une racine ;L'Afrique, lieu d'horreur‖ pour les plus résolus ;Terre au visage étrange‖ où l'on ne se sent plusRegardé par les yeux‖ de la douce patrie.Et Pauline Roland,‖ souriante et meurtrie,Dit aux femmes en pleurs :‖ courage, c'est ici.Et quand elle était seule,‖ elle pleurait aussi.Ses trois enfants ! loin d'elle !‖ Oh ! quelle angoisse amère !Un jour un des geôliers‖ dit à la pauvre mèreDans la casbah de Bône‖ aux cachots étouffants :— Voulez-vous être libre‖ et revoir vos enfants ?Demandez grâce au prince.‖ — Et cette femme forteDit : — J'irai les revoir‖ lorsque je serai morte.Alors sur la martyre,‖ humble cœur indompté,On épuisa la haine‖ et la férocité.Bagnes d'Afrique ! enfers‖ qu'a sondés Ribeyrolles !Oh ! la pitié sanglote‖ et manque de paroles,Une femme, une mère,‖ un esprit ! ce fut làQue malade, accablée‖ et seule, on l'exila.Le lit de camp, le froid‖ et le chaud, la famine,Le jour, l'affreux soleil,‖ et la nuit, la vermine,Les verrous, le travail‖ sans repos, les affronts,Rien ne plia son âme :‖ elle disait : — Souffrons ;Souffrons comme Jésus,‖ souffrons comme Socrate.Captive, on la traîna‖ sur cette terre ingrate ;Et, lasse, et quoiqu'un ciel‖ torride l'écrasât,On la faisait marcher‖ à pied comme un forçat.La fièvre la rongeait ;‖ sombre, pâle, amaigrie,Le soir elle tombait‖ sur la paille pourrie,Et de la France aux fers‖ murmurait le doux nom.On jeta cette femme au fond d’un cabanon.Le mal brisait sa vie‖ et grandissait son âme.Grave, elle répétait :‖ — il est bon qu'une femme,Dans cette servitude‖ et cette lâcheté,Meure pour la justice‖ et pour la liberté.Voyant qu'elle râlait,‖ sachant qu'ils rendront compte,Les bourreaux eurent peur,‖ ne pouvant avoir honte ;Et l'homme de décembre‖ abrégea son exil.— Puisque c'est pour mourir,‖ qu'elle rentre, dit-il.Elle ne savait plus‖ ce que l'on faisait d'elle.L'agonie à Lyon‖ la saisit. Sa prunelle,Comme la nuit se fait‖ quand baisse le flambeau,Devint obscure et vague,‖ et l'ombre du tombeauSe leva lentement‖ sur son visage blême.Son fils, pour recueillir,‖ à cette heure suprême,Du moins son dernier souffle‖ et son dernier regard,Accourut. Pauvre mère !‖ Il arriva trop tard.Elle était morte ; morte‖ à force de souffrance.Morte sans avoir su‖ qu'elle voyait la France,Et le doux ciel natal‖ aux rayons réchauffants.Morte dans le délire‖ en criant : mes enfants !On n'a pas même osé‖ pleurer à ses obsèques ;Elle dort sous la terre.‖ — Et maintenant, évêques,Debout, la mitre au front,‖ dans l'ombre du saint lieu,Crachez vos Te Deum‖ à la face de Dieu !
Jersey. Décembre 1852.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 64((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a haine / sereine féminine, classiqueb repas / pas masculine, classiquec souffrent / s'engouffrent féminine, classiqued béants / géants masculine, classiquee célèbres / ténèbres féminine, classiquef l'avenir / rajeunir masculine, classiqueg flammes / femmes féminine, classiqueh travailleurs / ailleurs masculine, classiquei l'autre / d'apôtre féminine, classiquej tous / doux masculine, classiquek sincère / misère féminine, classiquel abat / grabat masculine, classiquem morose / chose féminine, classiquen sœur / cœur masculine, classiqueo brille / famille féminine, classiquep l'humanité / fraternité masculine, classiqueq sublimes / crimes féminine, classiqueb prit / sourit masculine, classiquec pures / souillures féminine, classiqued bourreaux / barreaux masculine, classiquee habituée / prostituée féminine, classiquef bandit / dit masculine, classiqueg commence / clémence féminine, classiqueh Lambessa / grinça masculine, classiquei cellulaire / colère féminine, classiquej droit / étroit masculine, classiquek infâmes / femmes féminine, classiquel argousins / assassins masculine, classiquem bourrues / rues féminine, classiquen troupeau / chapeau masculine, classiqueo obliques / publiques féminine, classiquep sœurs / épaisseurs masculine, classiqueq traversée / glacée féminine, classiquer répond / pont masculine, classiques l'orage / courage féminine, classiquet voyant / effrayant masculine, classiqueu calcine / racine féminine, classiquev résolus / plus masculine, classiquew patrie / meurtrie féminine, classiquex ici / aussi masculine, classiquey amère / mère féminine, classiquez étouffants / enfants masculine, classiquea forte / morte féminine, classiqueb indompté / férocité masculine, classiquec Ribeyrolles / paroles féminine, classiqued là / l'exila masculine, classiquee famine / vermine féminine, classiquef affronts / Souffrons masculine, classiqueg Socrate / ingrate féminine, classiqueh l'écrasât / forçat masculine, classiquei amaigrie / pourrie féminine, classiquej nom / cabanon masculine, classiquek âme / femme féminine, classiquel lâcheté / liberté masculine, classiquem compte / honte féminine, classiquen exil / dit-il masculine, classiqueo d'elle / prunelle féminine, classiquep flambeau / tombeau masculine, classiqueq blême / suprême féminine, classiquer regard / tard masculine, classiques souffrance / France féminine, classiquet réchauffants / enfants masculine, classiqueu obsèques / évêques féminine, classiquev lieu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources