Châtiments, 1853· Livre premier La société est sauvée
VII. Ad Majorem Dei Gloriam
« Vraiment, notre siècle est
étrangement délicat.
S’imagine-t-il donc que la cendre
des bûchers soit totalement
éteinte ? qu’il n’en soit pas
resté le plus petit tison pour
allumer une seule torche ?
Les insensés ! en nous
appelant jésuites, ils croient nous
couvrir d’opprobre ! Mais
ces jésuites leur réservent la
censure, un bâillon et du feu…
Et, un jour, ils seront
les maîtres de leurs maîtres.»Le Père Roothaan, général des jésuites, à la conférence de Chiéri.
Ils ont dit : « Nous serons‖ les vainqueurs et les maîtres.Soldats par la tactique‖ et par la robe prêtres,Nous détruirons progrès,‖ lois, vertus, droits, talents.Nous nous ferons un fort‖ avec tous ces décombres,Et pour nous y garder,‖ comme des dogues sombres,Nous démusèlerons‖ les préjugés hurlants.
« — Oui l'échafaud est bon ;‖ la guerre est nécessaire ;Acceptez l'ignorance,‖ acceptez la misère ;L'enfer attend l'orgueil‖ du tribun triomphant ;L'homme parvient à l'ange‖ en passant par la buse. —Notre gouvernement‖ fait de force et de ruseBâillonnera le père,‖ abrutira l'enfant.
« Notre parole, hostile‖ au siècle qui s'écoule,Tombera de la chaire‖ en flocons sur la foule ;Elle refroidira‖ les cœurs irrésolus,Y glacera tout germe‖ utile ou salutaire,Et puis elle y fondra‖ comme la neige à terre,Et qui la cherchera‖ ne la trouvera plus.
« Seulement un froid sombre‖ aura saisi les âmes ;Seulement nous aurons‖ tué toutes les flammes ;Et si quelqu'un leur crie,‖ à ces Français d'alors :Sauvez la liberté‖ pour qui luttaient vos pères !Ils riront, ces Français‖ sortis de nos repaires,De la liberté morte‖ et de leurs pères morts.
« Prêtres, nous écrirons‖ sur un drapeau qui brille :— Ordre, Religion,‖ Propriété, Famille. —Et si quelque bandit,‖ corse, juif ou païen,Vient nous aider avec‖ le parjure à la bouche,Le sabre aux dents, la torche‖ au poing, sanglant, farouche,Volant et massacrant,‖ nous lui dirons : c'est bien !
« Vainqueurs, fortifiés‖ aux lieux inabordables,Nous vivrons arrogants,‖ vénérés, formidables.Que nous importe au fond‖ Christ, Mahomet, Mithra !Régner est notre but,‖ notre moyen proscrire.Si jamais ici-bas‖ on entend notre rire,Le fond obscur du cœur‖ de l'homme tremblera.
« Nous garrotterons l'âme‖ au fond d'une caverne.Nations, l'idéal‖ du peuple qu'on gouverneC'est le moine d'Espagne‖ ou le fellah du Nil,À bas l'esprit ! à bas‖ le droit ! vive l'épée !Qu'est-ce que la pensée ?‖ une chienne échappée.Mettons Jean-Jacque au bagne‖ et Voltaire au chenil.
« Si l'esprit se débat,‖ toujours nous l'étouffâmes.Nous parlerons tout bas‖ à l'oreille des femmes.Nous aurons les pontons,‖ l'Afrique, le Spielberg.Les vieux bûchers sont morts,‖ nous les ferons revivre ;N'y pouvant jeter l'homme,‖ on y jette le livre :À défaut de Jean Huss,‖ nous brûlons Guttemberg.
« Et quant à la raison,‖ qui prétend juger Rome,Flambeau qu'allume Dieu‖ sous le crâne de l'homme,Dont s'éclairait Socrate‖ et qui guidait Jésus,Nous, pareils au voleur‖ qui se glisse et qui rampe,Et commence en entrant‖ par éteindre la lampe,En arrière et furtifs,‖ nous soufflerons dessus.
« Alors dans l'âme humaine‖ obscurité profonde.Sur le néant des cœurs‖ le vrai pouvoir se fonde.Tout ce que nous voudrons,‖ nous le ferons sans bruit.Pas un souffle de voix,‖ pas un battement d'aileNe remuera dans l'ombre,‖ et notre citadelleSera comme une tour‖ plus noire que la nuit.
« Nous régnerons. La tourbe‖ obéit comme l'onde.Nous serons tout-puissants,‖ nous régirons le monde ;Nous posséderons tout :‖ force, gloire et bonheur ;Et nous ne craindrons rien,‖ n'ayant ni foi ni règles… — »— Quand vous habiteriez‖ la montagne des aigles,Je vous arracherais‖ de là, dit le Seigneur !
Jersey. Novembre 1852.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a maîtres / prêtres féminine, classiqueb talents / hurlants masculine, classiquec décombres / sombres féminine, classiquea nécessaire / misère féminine, classiqueb triomphant / l'enfant masculine, classiquec buse / ruse féminine, classiquea s'écoule / foule féminine, classiqueb irrésolus / plus masculine, classiquec salutaire / terre féminine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb d'alors / morts masculine, classiquec pères / repaires féminine, classiquea brille / Famille féminine, classiqueb païen / bien masculine, classiquec bouche / farouche féminine, classiquea inabordables / formidables féminine, classiqueb Mithra / tremblera masculine, classiquec proscrire / rire féminine, classiquea caverne / gouverne féminine, classiqueb Nil / chenil masculine, classiquec l'épée / échappée féminine, classiquea l'étouffâmes / femmes féminine, classiqueb Spielberg / Guttemberg masculine, classiquec revivre / livre féminine, classiquea Rome / l'homme féminine, classiqueb Jésus / dessus masculine, classiquec rampe / lampe féminine, classiquea profonde / fonde féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec d'aile / citadelle féminine, classiquea l'onde / monde féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquec règles / aigles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources