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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre premier La société est sauvée

VIII. À un martyr

Victor Hugo· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 111 vers

On lit dans les Annales de la
Propagation de la Foi :
« Une lettre de Hong Kong
(Chine), en date du 24 juillet
1852. nous annonce que
M. Bonnard, missionnaire du
Tong-King a été décapité pour
la foi, le 1er mai dernier.
« Ce nouveau martyr était
né dans le diocèse de Lyon
et appartenait à la Société des
Missions étrangères. Il était
parti pour le Tong-King
en 1849. »

I

Ô saint prêtre ! grande âme !‖ oh ! je tombe à genoux !Jeune, il avait encor‖ de longs jours parmi nous ;Il n'en a pas compté le nombre ;Il était à cet âge‖ où le bonheur fleurit ;Il a considéré‖ la croix de Jésus-ChristToute rayonnante dans l'ombre.

Il a dit : — « C'est le Dieu‖ de progrès et d'amour.Jésus, qui voit ton front‖ croit voir le front du jour.Christ sourit à qui le repousse.Puisqu'il est mort pour nous,‖ je veux mourir pour lui.Dans son tombeau, dont j'ai‖ la pierre pour appui,Il m'appelle d'une voix douce.

« Sa doctrine est le ciel‖ entr'ouvert ; par la main,Comme un père l'enfant,‖ il tient le genre humain ;Par lui nous vivons et nous sommes ;Au chevet des geôliers‖ dormant dans leurs maisons,Il dérobe les clefs‖ de toutes les prisonsEt met en liberté les hommes.

« Or il est, loin de nous,‖ une autre humanitéQui ne le connaît point,‖ et dans l'iniquitéRampe enchaînée, et souffre et tombe ;Ils font pour trouver Dieu‖ de ténébreux efforts ;Ils s'agitent en vain ;‖ ils sont comme des mortsQui tâtent le mur de leur tombe.

« Sans loi, sans but, sans guide,‖ ils errent ici-bas.Ils sont méchants étant‖ ignorants ; ils n'ont pasLeur part de la grande conquête.J'irai. Pour les sauver,‖ je quitte le saint lieu.Ô mes frères, je viens‖ vous apporter mon Dieu ;Je viens vous apporter ma tête ! » —

Prêtre, il s'est souvenu,‖ calme en nos jours troublés,De la parole dite‖ aux apôtres : — allez,Bravez les bûchers et les claies ! —Et de l'adieu du Christ‖ au suprême moment :— Ô vivants, aimez-vous !‖ aimez. En vous aimant,Frères, vous fermerez mes plaies. —

Il s'est dit qu'il est bon‖ d'éclairer dans leur nuitCes peuples, égarés‖ loin du progrès qui luit,Dont l'âme est couverte de voiles ;Puis il s'en est allé,‖ dans les vents, dans les flots,Vers les noirs chevalets‖ et les sanglants billots,Les yeux fixés sur les étoiles.

II

Ceux vers qui cet apôtre‖ allait, l'ont égorgé.

III

Oh ! tandis que là-bas,‖ hélas ! chez ces barbares,S'étale l'échafaud‖ de tes membres chargé,Que le bourreau, rangeant‖ ses glaives et ses barres,Frotte au gibet son ongle‖ où ton sang s'est figé ;

Ciel ! tandis que les chiens‖ dans ce sang viennent boire,Et que la mouche horrible,‖ essaim au vol joyeux,Comme dans une ruche‖ entre en ta bouche noireEt bourdonne au soleil‖ dans les trous de tes yeux ;

Tandis qu'échevelée,‖ et sans voix, sans paupières,Ta tête blême est là‖ sur un infâme pieu,Livrée aux vils affronts,‖ meurtrie à coups de pierres,Ici, derrière toi,‖ martyr, on vend ton Dieu !

Ce Dieu qui n'est qu'à toi,‖ martyr, on te le vole !On le livre à Mandrin,‖ ce Dieu pour qui tu meurs !Des hommes, comme toi‖ revêtus de l'étole,Pour être cardinaux,‖ pour être sénateurs,

Des prêtres, pour avoir‖ des palais, des carrosses,Et des jardins, l'été,‖ riant sous le ciel bleu,Pour argenter leur mitre‖ et pour dorer leurs crosses,Pour boire de bon vin‖ assis près d'un bon feu,

Au forban dont la main‖ dans le meurtre est trempée,Au larron chargé d'or‖ qui paye et qui sourit,Grand Dieu ! retourne-toi‖ vers nous, tête coupée !Ils vendent Jésus-Christ !‖ ils vendent Jésus-Christ !

Ils livrent au bandit,‖ pour quelques sacs sordides,L'évangile, la loi,‖ l'autel épouvanté,Et la justice aux yeux‖ sévères et candides,Et l'étoile du cœur‖ humain, la vérité !

Les bons, jetés, vivants,‖ au bagne, ou morts, aux fleuves,L'homme juste proscrit‖ par Cartouche Sylla,L'innocent égorgé,‖ le deuil sacré des veuves,Les pleurs de l'orphelin ;‖ ils vendent tout cela !

Tout ! la foi, le serment‖ que Dieu tient sous sa garde,Le saint temple où, mourant,‖ tu dis : IntroïboIls livrent tout ! pudeur,‖ vertu ! — martyr, regarde,Rouvre tes yeux qu'emplit‖ la lueur du tombeau,

Ils vendent l'arche auguste‖ où l'hostie étincelle !Ils vendent Christ, te dis-je !‖ et ses membres liés !Ils vendent la sueur‖ qui sur son front ruisselle,Et les clous de ses mains,‖ et les clous de ses pieds !

Ils vendent au brigand‖ qui chez lui les attire,Le grand crucifié‖ sur les hommes penché ;Ils vendent sa parole,‖ ils vendent son martyre,Et ton martyre à toi‖ par-dessus le marché !

Tant pour les coups de fouet‖ qu'il reçut à la porte !César ! tant pour l’amen ! tant pour l’alleluia !Tant pour la pierre où vint‖ heurter sa tête morte !Tant pour le drap rougi‖ que sa barbe essuya !

Ils vendent ses genoux‖ meurtris, sa palme verte,Sa plaie au flanc, son œil‖ tout baigné d'infini,Ses pleurs, son agonie,‖ et sa bouche entr'ouverte.Et le cri qu'il poussa,‖ Lamma Sabactani !

Ils vendent le sépulcre !‖ ils vendent les ténèbres !Les séraphins chantant‖ au seuil profond des cieux,Et la mère debout‖ sous l'arbre aux bras funèbres,Qui, sentant là son fils,‖ ne levait pas les yeux !

Oui, ces évêques, oui,‖ ces marchands, oui, ces prêtres,À l'histrion du crime,‖ assouvi, couronné,À ce Néron repu‖ qui rit parmi les traîtres,Un pied sur Thraséas,‖ un coude sur Phryné,

Au voleur qui tua‖ les lois à coups de crosse,Au pirate empereur‖ Napoléon dernier,Ivre deux fois, immonde‖ encor plus que féroce,Pourceau dans le cloaque‖ et loup dans le charnier,

Ils vendent, ô martyr,‖ le Dieu pensif et pâleQui, debout sur la terre‖ et sous le firmamentTriste et nous souriant‖ dans notre nuit fataleSur le noir Golgotha‖ saigne éternellement.

Jersey. Décembre 1852.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
7[aa] 7[abba] 1[ababa] 16[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (97 de 12, 14 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a genoux / nous masculine, classiqueb nombre / l'ombre féminine, classiquec fleurit / Jésus-Christ masculine, classiquea d'amour / jour masculine, classiqueb repousse / douce féminine, classiquec lui / appui masculine, classiquea main / humain masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquec maisons / prisons masculine, classiquea humanité / l'iniquité masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec efforts / morts masculine, classiquea ici-bas / pas masculine, classiqueb conquête / tête féminine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiquea troublés / allez masculine, classiqueb claies / plaies féminine, classiquec moment / aimant masculine, classiquea nuit / luit masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec flots / billots masculine, classiquea égorgé / chargé / figé masculine, classiquea barbares / barres féminine, classiquea boire / noire féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea paupières / pierres féminine, classiqueb pieu / Dieu masculine, classiquea vole / l'étole féminine, classiqueb meurs / sénateurs masculine, classiquea carrosses / crosses féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea trempée / coupée féminine, classiqueb sourit / Jésus-Christ masculine, classiquea sordides / candides féminine, classiqueb épouvanté / vérité masculine, classiquea fleuves / veuves féminine, classiqueb Sylla / cela masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb Introïbo / tombeau masculine, classiquea étincelle / ruisselle féminine, classiqueb liés / pieds masculine, classiquea attire / martyre féminine, classiqueb penché / marché masculine, classiquea porte / morte féminine, classiqueb l’alleluia / essuya masculine, classiquea verte / entr'ouverte féminine, classiqueb d'infini / Sabactani masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea prêtres / traîtres féminine, classiqueb couronné / Phryné masculine, classiquea crosse / féroce féminine, classiqueb dernier / charnier masculine, classiquea pâle / fatale féminine, classiqueb firmament / éternellement masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

111 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources