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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853

Au moment de rentrer en France

31 AOÛT 1870

Victor Hugo· 24 quatrains, trisyllabes et alexandrins, 96 vers

Qui peut en ce moment‖ où Dieu peut-être échoue,DevinerSi c'est du côté sombre‖ ou joyeux que la roueVa tourner ?

Qu'est-ce qui va sortir‖ de ta main qui se voile,Ô destin ?Sera-ce l'ombre infâme‖ et sinistre, ou l'étoileDu matin ?

Je vois en même temps‖ le meilleur et le pire ;Noir tableau !Car la France mérite‖ Austerlitz, et l'empireWaterloo.

J'irai, je rentrerai‖ dans ta muraille sainte,Ô Paris !Je te rapporterai‖ l'âme jamais éteinteDes proscrits.

Puisque c'est l'heure où tous‖ doivent se mettre à l'œuvre,Fiers, ardents,Écraser au dehors‖ le tigre, et la couleuvreAu dedans ;

Puisque l'idéal pur,‖ n'ayant pu nous convaincre,S'engloutit ;Puisque nul n'est trop grand‖ pour mourir, ni pour vaincreTrop petit ;

Puisqu'on voit dans les cieux‖ poindre l'aurore noireDu plus fort ;Puisque tout devant nous‖ maintenant est la gloireOu la mort ;

Puisqu'en ce jour le sang‖ ruisselle, les toits brûlent,Jour sacré !Puisque c'est le moment‖ où les lâches reculent,J'accourrai.

Et mon ambition,‖ quand vient sur la frontièreL'étranger,La voici : part aucune‖ au pouvoir, part entièreAu danger.

Puisque ces ennemis,‖ hier encor nos hôtes,Sont chez nous,J'irai, je me mettrai,‖ France, devant tes fautesÀ genoux !

J'insulterai leurs chants,‖ leurs aigles noirs, leurs serres,Leurs défis ;Je te demanderai‖ ma part de tes misères,Moi ton fils.

Farouche, vénérant,‖ sous leurs affronts infâmes,Tes malheurs,Je baiserai tes pieds,‖ France, l'œil plein de flammesEt de pleurs.

France, tu verras bien‖ qu'humble tête éclipséeJ'avais foi,Et que je n'eus jamais‖ dans l'âme une penséeQue pour toi.

Tu me permettras d'être‖ en sortant des ténèbresTon enfant ;Et tandis que rira‖ ce tas d'hommes funèbresTriomphant,

Tu ne trouveras pas‖ mauvais que je t'adore,En priant,Ébloui par ton front‖ invincible, que doreL'Orient.

Naguère, aux jours d'orgie‖ où l'homme joyeux brille,Et croit peu,Pareil aux durs sarments‖ desséchés où pétilleUn grand feu,

Quand, ivre de splendeur,‖ de triomphe et de songes,Tu dansaisEt tu chantais, en proie‖ aux éclatants mensongesDu succès,

Alors qu'on entendait‖ ta fanfare de fêteRetentir,Ô Paris, je t'ai fui‖ comme le noir prophèteFuyait Tyr.

Quand l'empire en Gomorrhe‖ avait changé Lutèce,Morne, amer,Je me suis envolé‖ dans la grande tristesseDe la mer.

Là, tragique, écoutant‖ ta chanson, ton délire,Bruits confus,J’opposais à ton luxe, à ton rêve, à ton rire,Un refus.

Mais aujourd'hui qu'arrive‖ avec sa sombre fouleAttila,Aujourd'hui que le monde‖ autour de toi s'écroule,Me voilà.

France, être sur ta claie‖ à l'heure où l'on te traîneAux cheveux,Ô ma mère, et porter‖ mon anneau de ta chaîne,Je le veux !

J'accours, puisque sur toi‖ la bombe et la mitrailleOnt craché ;Tu me regarderas‖ debout sur ta muraille,Ou couché.

Et peut-être, en la terre‖ où brille l'espérance,Pur flambeau,Pour prix de mon exil,‖ tu m'accorderas, France,Un tombeau.

Bruxelles, 31 août 1870.

Versification

Forme
24 quatrains (quatrains)
Rimes
24(abab)
Mètre
Trisyllabes et alexandrins (48 de 3, 48 de 12)· profil 3, 6+6
Strophes
24 quatrains
Mots à la rime
a échoue / roue féminine, classiqueb Deviner / tourner masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea pire / l'empire féminine, classiqueb tableau / Waterloo masculine, classiquea sainte / éteinte féminine, classiqueb Paris / proscrits masculine, classiquea l'œuvre / couleuvre féminine, classiqueb ardents / dedans masculine, classiquea convaincre / vaincre féminine, classiqueb S'engloutit / petit masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb fort / mort masculine, classiquea brûlent / reculent féminine, classiqueb sacré / J'accourrai masculine, classiquea frontière / entière féminine, équivalenteb L'étranger / danger masculine, classiquea hôtes / fautes féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea serres / misères féminine, classiqueb défis / fils masculine, classiquea infâmes / flammes féminine, classiqueb malheurs / pleurs masculine, classiquea éclipsée / pensée féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb enfant / Triomphant masculine, classiquea t'adore / dore féminine, classiqueb priant / L'Orient masculine, classiquea brille / pétille féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb dansais / succès masculine, classiquea fête / prophète féminine, classiqueb Retentir / Tyr masculine, classiquea Lutèce / tristesse féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea délire / rire féminine, classiqueb confus / refus masculine, classiquea foule / s'écroule féminine, classiqueb Attila / voilà masculine, classiquea traîne / chaîne féminine, classiqueb cheveux / veux masculine, classiquea mitraille / muraille féminine, classiqueb craché / couché masculine, classiquea l'espérance / France féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources