Châtiments, 1853· Livre Iii La famille est restaurée
IX. Joyeuse vie
I
Bien, pillards, intrigants,‖ fourbes, crétins, puissances !Attablez-vous en hâte‖ autour des jouissances !Accourez ! place à tous !Maîtres, buvez, mangez,‖ car la vie est rapide.Tout ce peuple conquis,‖ tout ce peuple stupide,Tout ce peuple est à vous !
Vendez l'État ! coupez‖ les bois ! coupez les bourses !Videz les réservoirs‖ et tarissez les sources !Les temps sont arrivés.Prenez le dernier sou !‖ prenez, gais et faciles,Aux travailleurs des champs,‖ aux travailleurs des villes !Prenez, riez, vivez !
Bombance ! allez ! c'est bien !‖ vivez ! faites ripaille !La famille du pauvre‖ expire sur la paille,Sans porte ni volet.Le père en frémissant‖ va mendier dans l'ombre ;La mère n'ayant plus‖ de pain, dénuement sombre,L'enfant n'a plus de lait.
II
Millions ! millions !‖ châteaux ! liste civile !Un jour je descendis‖ dans les caves de Lille ;Je vis ce morne enfer.Des fantômes sont là‖ sous terre dans des chambres,Blêmes, courbés, ployés ;‖ le rachis tord leurs membresDans son poignet de fer.
Sous ces voûtes on souffre,‖ et l'air semble un toxique ;L'aveugle en tâtonnant‖ donne à boire au phtisique ;L'eau coule à longs ruisseaux ;Presque enfant à vingt ans,‖ déjà vieillard à trente,Le vivant chaque jour‖ sent la mort pénétranteS'infiltrer dans ses os.
Jamais de feu ; la pluie‖ inonde la lucarne ;L'œil en ces souterrains‖ où le malheur s'acharneSur vous, ô travailleurs,Près du rouet qui tourne‖ et du fil qu'on dévide,Voit des larves errer‖ dans la lueur livideDu soupirail en pleurs.
Misère ! L'homme songe‖ en regardant la femme.Le père, autour de lui‖ sentant l'angoisse infâmeÉtreindre la vertu,Voit sa fille rentrer‖ sinistre sous la porte,Et n'ose, l'œil fixé‖ sur le pain qu'elle apporte,Lui dire : d'où viens-tu ?
Là dort le désespoir‖ sur son haillon sordide ;Là, l'avril de la vie,‖ ailleurs tiède et splendide,Ressemble au sombre hiver ;La vierge, rose au jour,‖ dans l'ombre est violette ;Là, rampent dans l'horreur‖ la maigreur du squelette,La nudité du ver ;
Là, frissonnent, plus bas‖ que les égouts des rues,Familles de la vie‖ et du jour disparues,Des groupes grelottants ;Là, quand j'entrai, farouche,‖ aux méduses pareille,Une petite fille‖ à figure de vieilleMe dit : j'ai dix-huit ans !
Là, n'ayant pas de lit,‖ la mère malheureuseMet ses petits enfants‖ dans un trou qu'elle creuse,Tremblants comme l'oiseau ;Hélas ! ces innocents‖ aux regards de colombe,Trouvent en arrivant‖ sur la terre une tombe,En place d'un berceau !
Caves de Lille ! on meurt‖ sous vos plafonds de pierre !J'ai vu, vu de mes yeux‖ pleurant sous ma paupière,Râler l'aïeul flétri,La fille aux yeux hagards‖ de ses cheveux vêtue,Et l'enfant spectre au sein‖ de la mère statue !Ô Dante Alighieri !
C'est de ces douleurs-là‖ que sortent vos richesses,Princes ! ces dénuements‖ nourrissent vos largesses.Ô vainqueurs ! conquérants !Votre budget ruisselle‖ et suinte à larges gouttesDes murs de ces caveaux,‖ des pierres de ces voûtes,Du cœur de ces mourants
Sous ce rouage affreux‖ qu'on nomme tyrannie,Sous cette vis que meut‖ le fisc, hideux génie,De l'aube jusqu'au soir,Sans trêve, nuit et jour,‖ dans le siècle où nous sommes,Ainsi que des raisins‖ on écrase des hommes,Et l'or sort du pressoir.
C'est de cette détresse‖ et de ces agonies,De cette ombre, où jamais,‖ dans les âmes ternies,Espoir, tu ne vibras.C'est de ces bouges noirs‖ pleins d'angoisses amères,C'est de ce sombre amas‖ de pères et de mères,Qui se tordent les bras,
Oui, c'est de ce monceau‖ d'indigences terriblesQue les lourds millions,‖ étincelants, horribles,Semant l'or en chemin,Rampant vers les palais‖ et les apothéoses,Sortent, monstres joyeux‖ et couronnés de roses,Et teints de sang humain !
III
Ô paradis ! splendeurs !‖ versez à boire aux maîtres !L'orchestre rit, la fête‖ empourpre les fenêtres,La table éclate et luit ;L'ombre est là sous leurs pieds ;‖ les portes sont fermées ;La prostitution‖ des vierges affaméesPleure dans cette nuit !
Vous tous qui partagez‖ ces hideuses délices,Soldats payés, tribuns‖ vendus, juges complices,Évêques effrontés,La misère frémit‖ sous ce Louvre où vous êtes !C'est de fièvre et de faim‖ et de mort que sont faitesToutes vos voluptés !
À Saint-Cloud, effeuillant‖ jasmins et marguerites,Quand s'ébat sous les fleurs‖ l'essaim des favorites,Bras nus et gorge au vent,Dans le festin qu'égaie‖ un lustre à mille branches,Chacune en souriant,‖ dans ses belles dents blanches,Mange un enfant vivant !
Mais qu'importe ! riez !‖ Se plaindra-t-on sans cesse ?Serait-on empereur,‖ prélat, prince et princesse,Pour ne pas s'amuser ?Ce peuple en larmes, triste,‖ et que la faim déchire,Doit être satisfait‖ puisqu'il vous entend rireEt qu'il vous voit danser !
Qu'importe ! Allons, emplis‖ ton coffre, emplis ta poche.Chantez, le verre en main,‖ Troplong, Sibour, Baroche !Ce tableau nous manquait.Regorgez, quand la faim‖ tient le peuple en sa serre,Et faites, au-dessus‖ de l'immense misère,Un immense banquet !
IV
Ils marchent sur toi, peuple !‖ ô barricade sombre,Si haute hier, dressant‖ dans les assauts sans nombreTon front de sang lavé,Sous la roue emportée,‖ étincelante et folle,De leur coupé joyeux‖ qui rayonne et qui vole,Tu redeviens pavé !
À César ton argent,‖ peuple ; à toi, la famine.N'es-tu pas le chien vil‖ qu'on bat et qui chemineDerrière son seigneur ?À lui la pourpre ; à toi‖ la hotte et les guenilles.Peuple, à lui la beauté‖ de ces femmes, tes filles.À toi leur déshonneur !
V
Ah ! quelqu'un parlera.‖ La muse, c'est l'histoire.Quelqu'un élèvera‖ la voix dans la nuit noire,Riez, bourreaux bouffons !Quelqu'un te vengera,‖ pauvre France abattue,Ma mère ! et l'on verra‖ la parole qui tueSortir des cieux profonds !
Ces gueux, pires brigands‖ que ceux des vieilles races,Rongeant le pauvre peuple‖ avec leurs dents voraces,Sans pitié, sans merci,Vils, n'ayant pas de cœur,‖ mais ayant deux visages,Disent : — Bah ! le poète !‖ Il est dans les nuages !Soit. Le tonnerre aussi
Jersey. Janvier 1853.
Versification
- Forme
- 24 sizains (sizains)
- Rimes
- 24(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (96 de 12, 48 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 24 sizains
- Mots à la rime
- a puissances / jouissances féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquec rapide / stupide féminine, classiquea bourses / sources féminine, classiqueb arrivés / vivez masculine, classiquec faciles / villes féminine, classiquea ripaille / paille féminine, classiqueb volet / lait masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea civile / Lille féminine, classiqueb enfer / fer masculine, classiquec chambres / membres féminine, classiquea toxique / phtisique féminine, classiqueb ruisseaux / os masculine, classiquec trente / pénétrante féminine, classiquea lucarne / s'acharne féminine, classiqueb travailleurs / pleurs masculine, classiquec dévide / livide féminine, classiquea femme / infâme féminine, classiqueb vertu / viens-tu masculine, classiquec porte / apporte féminine, classiquea sordide / splendide féminine, classiqueb hiver / ver masculine, classiquec violette / squelette féminine, classiquea rues / disparues féminine, classiqueb grelottants / ans masculine, classiquec pareille / vieille féminine, classiquea malheureuse / creuse féminine, classiqueb l'oiseau / berceau masculine, classiquec colombe / tombe féminine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb flétri / Alighieri masculine, classiquec vêtue / statue féminine, classiquea richesses / largesses féminine, classiqueb conquérants / mourants masculine, classiquec gouttes / voûtes féminine, classiquea tyrannie / génie féminine, classiqueb soir / pressoir masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiquea agonies / ternies féminine, classiqueb vibras / bras masculine, classiquec amères / mères féminine, classiquea terribles / horribles féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec apothéoses / roses féminine, classiquea maîtres / fenêtres féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec fermées / affamées féminine, classiquea délices / complices féminine, classiqueb effrontés / voluptés masculine, classiquec êtes / faites féminine, classiquea marguerites / favorites féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiquea cesse / princesse féminine, classiqueb s'amuser / danser masculine, classiquec déchire / rire féminine, classiquea poche / Baroche féminine, classiqueb manquait / banquet masculine, classiquec serre / misère féminine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb lavé / pavé masculine, classiquec folle / vole féminine, classiquea famine / chemine féminine, classiqueb seigneur / déshonneur masculine, classiquec guenilles / filles féminine, classiquea l'histoire / noire féminine, classiqueb bouffons / profonds masculine, classiquec abattue / tue féminine, classiquea races / voraces féminine, classiqueb merci / aussi masculine, classiquec visages / nuages féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources