Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Iii La famille est restaurée

VIII. Splendeurs

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 110 vers

I

À présent que c'est fait,‖ dans l'avilissementArrangeons-nous chacun‖ notre compartiment ;Marchons d'un air auguste‖ et fier ; la honte est bue.Que tout à composer‖ cette cour contribue,Tout, excepté l'honneur,‖ tout, hormis les vertus.Faites vivre, animez,‖ envoyez vos fœtusEt vos nains monstrueux,‖ bocaux d'anatomie ;Donne ton crocodile‖ et donne ta momie,Vieille Égypte ; donnez,‖ tapis-francs, vos filous ;Shakspeare, ton Falstaff ;‖ noires forêts, vos loups ;Donne, ô bon Rabelais,‖ ton Grandgousier qui mange ;Donne ton diable, Hoffmann ;‖ Veuillot, donne ton ange ;Scapin, apporte-nous‖ Géronte dans ton sac ;Beaumarchais, prête-nous‖ Bridoison ; que BalzacDonne Vautrin ; Dumas,‖ la Carchonte ; Voltaire,Son Fréron que l'argent‖ fait parler et fait taire ;Mabile, les beautés‖ de son jardin d'hiver ;Lesage, cède-nous‖ Gil Blas ; que GulliverDonne tout Lilliput‖ dont l'aigle est une mouche,Et Scarron Bruscambille‖ et Callot Scaramouche.Il nous faut un dévot‖ dans ce tripot païen ;Molière, donne-nous‖ Montalembert. C'est bien ;L'ombre à l'horreur s'accouple‖ et le mauvais au pire.Tacite, nous avons‖ de quoi faire l'empire ;Juvénal, nous avons‖ de quoi faire un sénat.

II

Ô Ducos le gascon,‖ ô Rouher l'auvergnat,Et vous, juifs, Fould-Shylock,‖ Sibour-Iscariote,Toi Parieu, toi Bertrand,‖ horreur du patriote,Bauchart, bourreau douceâtre‖ et proscripteur plaintif,Baroche, dont le nom‖ n'est plus qu'un vomitif,Ô valets solennels,‖ ô majestueux fourbes,Travaillant votre échine‖ à produire des courbes,Bas, hautains, ravissant‖ les Daumiers enchantésPar vos convexités‖ et vos concavités,Convenez avec moi,‖ vous tous qu'ici je nomme,Que Dieu dans sa sagesse‖ a fait exprès cet hommePour régner sur la France,‖ ou bien sur Haïti.Et vous autres, créés‖ pour grossir son parti,Philosophes gênés‖ de cuissons à l'épaule,Et vous, viveurs rapés,‖ frais sortis de la geôle,Saluez l'être unique‖ et providentiel,Ce gouvernant tombé‖ d'une trappe du ciel,Ce César moustachu,‖ gardé par cent guérites,Qui sait apprécier‖ les gens et les mérites,Et qui, prince admirable‖ et grand homme en effet,Fait Poissy sénateur‖ et Clichy sous-préfet.

III

Après quoi l'on ajuste‖ au fait la théorie :« À bas les mots ! à bas‖ loi, liberté, patrie !Plus on s'aplatira,‖ plus on prospérera.Jetons au feu tribune‖ et presse et cœtera.Depuis quatre-vingt-neuf‖ les nations sont ivres.Les faiseurs de discours‖ et les faiseurs de livresPerdent tout ; le poète‖ est un fou dangereux ;Le progrès ment, le ciel‖ est vide, l'art est creux,Le monde est mort. Le peuple ?‖ un âne qui se cabre !La force, c'est le droit.‖ Courbons-nous. Gloire au sabre !À bas les Washington !‖ vivent les Attila ! »On a des gens d'esprit‖ pour soutenir cela.

Oui, qu'ils viennent tous ceux‖ qui n'ont ni cœur ni flamme,Qui boitent de l'honneur‖ et qui louchent de l'âme ;Oui, leur soleil se lève‖ et leur messie est né.C'est décrété, c'est fait,‖ c'est dit, c'est canonné.La France est mitraillée,‖ escroquée et sauvée.

Le hibou Trahison‖ pond gaiement sa couvée.

IV

Et partout le néant‖ prévaut ; pour déchirerNotre histoire, nos lois,‖ nos droits ; pour dévorerL'avenir de nos fils‖ et les os de nos pères,Les bêtes de la nuit‖ sortent de leurs repaires ;Sophistes et soudards‖ resserrent leur réseau ;Les Radetzky flairant‖ le gibet du museau,Les Giulay, poil tigré,‖ les Buol, face verte,Les Haynau, les Bomba,‖ rôdent, la gueule ouverte,Autour du genre humain‖ qui, pâle et garrotté,Lutte pour la justice‖ et pour la vérité ;Et de Paris à Pesth,‖ du Tibre aux monts Carpathes,Sur nos débris sanglants‖ rampent ces mille-pattes.

V

Du lourd dictionnaire‖ où Beauzée et BatteuxOnt versé les trésors‖ de leur bon sens goutteux,Il faut, grâce aux vainqueurs,‖ refaire chaque lettre ;Âme de l’homme, ils ont trouvé moyen de mettreSur tes vieilles laideurs‖ un tas de mots nouveaux,Leurs noms. L'hypocrisie‖ aux yeux bas et dévotsA nom Menjaud, et vend‖ Jésus dans sa chapelle ;On a débaptisé‖ la honte, elle s'appelleSibour ; la trahison,‖ Maupas ; l'assassinatSous le nom de Magnan‖ est membre du sénat ;Quant à la lâcheté,‖ c'est Hardouin qu'on la nomme ;Riancey, c'est le mensonge ;‖ il arrive de RomeEt tient la vérité‖ renfermée en son puits ;La platitude a nom‖ Montlaville-Chapuis ;La prostitution‖ ingénue est princesse ;La férocité c'est‖ Carrelet, la bassesseSigne Rouher, avec‖ Delangle pour greffier.Ô muse, inscris ces noms.‖ Veux-tu qualifierLa justice vénale,‖ atroce, abjecte et fausse ?Commence à Patarieu‖ pour finir par Lafosse.J’appelle Saint-Arnaud, le meurtre dit : c’est moi.Et, pour tout compléter‖ par le deuil et l'effroi,Le vieux calendrier‖ remplace sur sa carteLa Saint-Barthélemy‖ par la Saint-Bonaparte.

Quant au peuple, il admire‖ et vote ; on est suspectD'en douter, et Paris‖ écoute avec respectSibour et ses sermons,‖ Troplong et ses troplongues.Les deux Napoléon‖ s'unissent en diphtongues,Et Berger entrelace‖ en un chiffre hardiLe boulevard Montmartre‖ entre Arcole et Lodi.Spartacus agonise‖ en un bagne fétide ;On chasse Thémistocle,‖ on expulse Aristide,On jette Daniel‖ dans la fosse aux lions ;Et maintenant ouvrons‖ le ventre aux millions !

Jersey. Novembre 1852.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
55((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l'avilissement / compartiment masculine, classiqueb bue / contribue féminine, classiquec vertus / fœtus masculine, classiqued d'anatomie / momie féminine, classiquee filous / loups masculine, classiquef mange / ange féminine, classiqueg sac / Balzac masculine, classiqueh Voltaire / taire féminine, classiquei d'hiver / Gulliver masculine, classiquej mouche / Scaramouche féminine, équivalentek païen / bien masculine, classiquel pire / l'empire féminine, classiquem sénat / l'auvergnat masculine, classiqueb Sibour-Iscariote / patriote féminine, classiquec plaintif / vomitif masculine, classiqued fourbes / courbes féminine, classiquee enchantés / concavités masculine, classiquef nomme / homme féminine, classiqueg Haïti / parti masculine, classiqueh l'épaule / geôle féminine, classiquei providentiel / ciel masculine, classiquej guérites / mérites féminine, classiquek effet / sous-préfet masculine, classiquea théorie / patrie féminine, classiqueb prospérera / cœtera masculine, classiquec ivres / livres féminine, classiqued dangereux / creux masculine, classiquee cabre / sabre féminine, classiquef Attila / cela masculine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb né / canonné masculine, classiquec sauvée / couvée féminine, classiquea déchirer / dévorer masculine, classiqueb pères / repaires féminine, classiquec réseau / museau masculine, classiqued verte / ouverte féminine, classiquee garrotté / vérité masculine, classiquef Carpathes / mille-pattes féminine, classiquea Batteux / goutteux masculine, classiqueb lettre / mettre féminine, classiquec nouveaux / dévots masculine, classiqued chapelle / s'appelle féminine, classiquee l'assassinat / sénat masculine, classiquef nomme / Rome féminine, classiqueg puits / Montlaville-Chapuis masculine, classiqueh princesse / bassesse féminine, classiquei greffier / qualifier masculine, classiquej fausse / Lafosse féminine, classiquek moi / l'effroi masculine, classiquel carte / Saint-Bonaparte féminine, équivalentea suspect / respect masculine, classiqueb troplongues / diphtongues féminine, classiquec hardi / Lodi masculine, classiqued fétide / Aristide féminine, classiquee lions / millions masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources