Châtiments, 1853· Livre v L’autorité est sacrée
XIII. L’expiation
I
Il neigeait. On était‖ vaincu par sa conquête.Pour la première fois‖ l'aigle baissait la tête.Sombres jours ! l'empereur‖ revenait lentement,Laissant derrière lui‖ brûler Moscou fumant.Il neigeait. L'âpre hiver‖ fondait en avalanche.Après la plaine blanche‖ une autre plaine blanche.On ne connaissait plus‖ les chefs ni le drapeau.Hier la grande armée,‖ et maintenant troupeau.On ne distinguait plus‖ les ailes ni le centre :Il neigeait. Les blessés‖ s'abritaient dans le ventreDes chevaux morts ; au seuil‖ des bivouacs désolésOn voyait des clairons‖ à leur poste gelésRestés debout, en selle‖ et muets, blancs de givre,Collant leur bouche en pierre‖ aux trompettes de cuivre.Boulets, mitraille, obus,‖ mêlés aux flocons blancs,Pleuvaient : les grenadiers,‖ surpris d'être tremblants,Marchaient pensifs, la glace‖ à leur moustache grise.Il neigeait, il neigeait‖ toujours ! la froide biseSifflait ; sur le verglas,‖ dans des lieux inconnus,On n'avait pas de pain‖ et l'on allait pieds nus.Ce n'étaient plus des cœurs‖ vivants, des gens de guerre ;C'était un rêve errant‖ dans la brume, un mystère,Une procession‖ d'ombres sur le ciel noir.La solitude, vaste,‖ épouvantable à voir,Partout apparaissait,‖ muette vengeresse.Le ciel faisait sans bruit‖ avec la neige épaissePour cette immense armée‖ un immense linceul ;Et, chacun se sentant‖ mourir, on était seul.— Sortira-t-on jamais‖ de ce funèbre empire ?Deux ennemis ! le Tzar,‖ le Nord. Le Nord est pire.On jetait les canons‖ pour brûler les affûts.Qui se couchait, mourait.‖ Groupe morne et confus,Ils fuyaient ; le désert‖ dévorait le cortège.On pouvait, à des plis‖ qui soulevaient la neige,Voir que des régiments‖ s'étaient endormis là.Ô chutes d'Annibal !‖ Lendemains d'Attila !Fuyards, blessés, mourants,‖ caissons, brancards, civières,On s'écrasait aux ponts‖ pour passer les rivières.On s'endormait dix mille,‖ on se réveillait cent.Ney, que suivait naguère‖ une armée, à présentS'évadait, disputant‖ sa montre à trois cosaques.Toutes les nuits, qui vive !‖ alerte ! assauts ! attaques !Ces fantômes prenaient‖ leurs fusils, et sur euxIls voyaient se ruer,‖ effrayants, ténébreux,Avec des cris pareils‖ aux voix des vautours chauves,D'horribles escadrons,‖ tourbillons d'hommes fauves.
Toute une armée ainsi‖ dans la nuit se perdait.L'empereur était là,‖ debout, qui regardait.Il était comme un arbre‖ en proie à la cognée.Sur ce géant, grandeur‖ jusqu'alors épargnée,Le malheur, bûcheron‖ sinistre, était monté ;Et lui, chêne vivant,‖ par la hache insulté,Tressaillant sous le spectre‖ aux lugubres revanches,Il regardait tomber‖ autour de lui ses branches.Chefs, soldats, tous mouraient.‖ Chacun avait son tour.Tandis qu'environnant‖ sa tente avec amour,Voyant son ombre aller‖ et venir sur la toile.Ceux qui restaient, croyant‖ toujours à son étoile,Accusaient le destin‖ de lèse-majesté,Lui se sentit soudain‖ dans l'âme épouvanté.Stupéfait du désastre‖ et ne sachant que croire,L'empereur se tourna‖ vers Dieu ; l'homme de gloireTrembla ; Napoléon‖ comprit qu'il expiaitQuelque chose peut-être,‖ et, livide, inquiet,Devant ses légions‖ sur la neige semées :— Est-ce le châtiment ?‖ dit-il, Dieu des armées ?Alors il s'entendit‖ appeler par son nomEt quelqu'un qui parlait‖ dans l'ombre lui dit : non.
II
Waterloo ! Waterloo !‖ Waterloo ! morne plaine !Comme une onde qui bout‖ dans une urne trop pleine,Dans ton cirque de bois,‖ de coteaux, de vallons,La pâle mort mêlait‖ les sombres bataillons.D'un côté c'est l'Europe‖ et de l'autre la France.Choc sanglant ! des héros‖ Dieu trompait l'espérance ;Tu désertais, victoire,‖ et le sort était las.Ô Waterloo ! je pleure‖ et je m'arrête, hélas !Car ces derniers soldats‖ de la dernière guerreFurent grands ; ils avaient‖ vaincu toute la terre,Chassé vingt rois, passé‖ les Alpes et le Rhin,Et leur âme chantait‖ dans les clairons d'airain !
Le soir tombait : la lutte‖ était ardente et noire.Il avait l'offensive‖ et presque la victoire ;Il tenait Wellington‖ acculé sur un bois.Sa lunette à la main,‖ il observait parfoisLe centre du combat,‖ point obscur où tressailleLa mêlée, effroyable‖ et vivante broussaille,Et parfois l'horizon,‖ sombre comme la mer.Soudain, joyeux, il dit :‖ Grouchy ! — C'était BlücherL'espoir changea de camp,‖ le combat changea d'âme,La mêlée en hurlant‖ grandit comme une flamme.La batterie anglaise‖ écrasa nos carrés.La plaine où frissonnaient‖ les drapeaux déchirés,Ne fut plus, dans les cris‖ des mourants qu'on égorge,Qu'un gouffre flamboyant,‖ rouge comme une forge ;Gouffre où les régiments,‖ comme des pans de murs,Tombaient, où se couchaient‖ comme des épis mûrsLes hauts tambours-majors‖ aux panaches énormes,Où l'on entrevoyait‖ des blessures difformes !Carnage affreux ! moment‖ fatal ! l'homme inquietSentit que la bataille‖ entre ses mains pliait.Derrière un mamelon‖ la garde était massée.La garde, espoir suprême‖ et suprême pensée !— Allons ! faites donner‖ la garde, cria-t-il !Et Lanciers, Grenadiers‖ aux guêtres de coutil,Dragons que Rome eût pris‖ pour des légionnaires,Cuirassiers, Canonniers‖ qui traînaient des tonnerres,Portant le noir colback‖ ou le casque poli,Tous, ceux de Friedland‖ et ceux de Rivoli,Comprenant qu'ils allaient‖ mourir dans cette fête,Saluèrent leur dieu,‖ debout dans la tempête.Leur bouche, d'un seul cri,‖ dit : vive l'empereur !Puis, à pas lents, musique‖ en tête, sans fureur,Tranquille, souriant‖ à la mitraille anglaise,La garde impériale‖ entra dans la fournaise.Hélas ! Napoléon,‖ sur sa garde penché,Regardait, et sitôt‖ qu'ils avaient débouchéSous les sombres canons‖ crachant des jets de soufre,Voyait, l'un après l'autre,‖ en cet horrible gouffre,Fondre ces régiments‖ de granit et d'acierComme fond une cire‖ au souffle d'un brasier.Ils allaient, l'arme au bras,‖ front haut, graves, stoïques.Pas un ne recula.‖ Dormez, morts héroïques !Le reste de l'armée‖ hésitait sur leurs corpsEt regardait mourir‖ la garde. — C'est alorsQu'élevant tout à coup‖ sa voix désespérée,La Déroute, géante‖ à la face effarée,Qui, pâle, épouvantant‖ les plus fiers bataillons,Changeant subitement‖ les drapeaux en haillons,À de certains moments,‖ spectre fait de fumées,Se lève grandissante‖ au milieu des armées,La Déroute apparut‖ au soldat qui s'émeut,Et, se tordant les bras,‖ cria : Sauve qui peut !Sauve qui peut ! affront !‖ horreur ! toutes les bouchesCriaient ; à travers champs,‖ fous, éperdus, farouches,Comme si quelque souffle‖ avait passé sur eux,Parmi les lourds caissons‖ et les fourgons poudreux,Roulant dans les fossés,‖ se cachant dans les seigles,Jetant shakos, manteaux,‖ fusils, jetant les aigles,Sous les sabres prussiens,‖ ces vétérans, ô deuil !Tremblaient, hurlaient, pleuraient,‖ couraient. — En un clin d'œilComme s'envole au vent‖ une paille enflammée,S'évanouit ce bruit‖ qui fut la grande armée,Et cette plaine, hélas !‖ où l'on rêve aujourd'hui,Vit fuir ceux devant qui‖ l'univers avait fui !Quarante ans sont passés,‖ et ce coin de la terre,Waterloo, ce plateau‖ funèbre et solitaire,Ce champ sinistre où Dieu‖ mêla tant de néants,Tremble encor d'avoir vu‖ la fuite des géants !Napoléon les vit‖ s'écouler comme un fleuve ;Hommes, chevaux, tambours,‖ drapeaux ; — et dans l'épreuveSentant confusément‖ revenir son remords,Levant les mains au ciel, il dit : — Mes soldats morts,Moi vaincu ! mon empire‖ est brisé comme verre.Est-ce le châtiment‖ cette fois, Dieu sévère ?Alors parmi les cris,‖ les rumeurs, le canon,Il entendit la voix‖ qui lui répondait : non !
III
Il croula. Dieu changea‖ la chaîne de l'Europe.
Il est, au fond des mers‖ que la brume enveloppe,Un roc hideux, débris‖ des antiques volcans.Le Destin prit des clous,‖ un marteau, des carcans,Saisit, pâle et vivant,‖ ce voleur du tonnerre,Et, joyeux, s'en alla‖ sur le pic centenaireLe clouer, excitant‖ par son rire moqueurLe vautour Angleterre‖ à lui ronger le cœur.
Évanouissement‖ d'une splendeur immense !Du soleil qui se lève‖ à la nuit qui commence,Toujours l'isolement,‖ l'abandon, la prison ;Un soldat rouge au seuil,‖ la mer à l'horizon.Des rochers nus, des bois‖ affreux, l'ennui, l'espace,Des voiles s'enfuyant‖ comme l'espoir qui passe,Toujours le bruit des flots,‖ toujours le bruit des vents !Adieu, tente de pourpre‖ aux panaches mouvants,Adieu, le cheval blanc‖ que César éperonne !Plus de tambours battant‖ aux champs, plus de couronne,Plus de rois prosternés‖ dans l'ombre avec terreur,Plus de manteau traînant‖ sur eux, plus d'empereur !Napoléon était‖ retombé Bonaparte.Comme un romain blessé‖ par la flèche du Parthe,Saignant, morne, il songeait‖ à Moscou qui brûla.Un caporal anglais‖ lui disait : halte-là !Son fils aux mains des rois,‖ sa femme au bras d'un autre.Plus vil que le pourceau‖ qui dans l'égout se vautre,Son sénat qui l'avait‖ adoré, l'insultait.Aux bords des mers, à l'heure‖ où la bise se tait,Sur les escarpements‖ croulant en noirs décombres,Il marchait, seul, rêveur,‖ captif des vagues sombres.Sur les monts, sur les flots,‖ sur les cieux, triste et fier,L'œil encore ébloui‖ des batailles d'hier,Il laissait sa pensée‖ errer à l'aventure.Grandeur, gloire, ô néant !‖ calme de la nature !Des aigles qui passaient‖ ne le connaissaient pas.Les rois, ses guichetiers,‖ avaient pris un compasEt l'avaient enfermé‖ dans un cercle inflexible.Il expirait. La mort‖ de plus en plus visibleSe levait dans sa nuit‖ et croissait à ses yeuxComme le froid matin‖ d'un jour mystérieux,Son âme palpitait,‖ déjà presque échappée.Un jour enfin il mit‖ sur son lit son épée,Et se coucha près d'elle,‖ et dit : c'est aujourd'hui !On jeta le manteau‖ de Marengo sur lui.Ses batailles du Nil,‖ du Danube, du Tibre,Se penchaient sur son front ;‖ il dit : me voici libre !Je suis vainqueur ! je vois‖ mes aigles accourir !Et, comme il retournait‖ sa tête pour mourir,Il aperçut, un pied‖ dans la maison déserte,Hudson-Lowe guettant‖ par la porte entrouverte.Alors, géant broyé‖ sous le talon des rois,Il cria : — la mesure‖ est comble cette fois !Seigneur ! c'est maintenant‖ fini ! Dieu que j'implore,Vous m'avez châtié !‖ — la voix dit : — pas encore !
IV
Ô noirs événements,‖ vous fuyez dans la nuit !L'empereur mort tomba‖ sur l'empire détruit.Napoléon alla‖ s'endormir sous le saule.Et les peuples alors,‖ de l'un à l'autre pôle,Oubliant le tyran,‖ s'éprirent du héros.Les poètes, marquant‖ au front les rois bourreaux,Consolèrent, pensifs,‖ cette gloire abattue.À la colonne veuve‖ on rendit sa statue.Quand on levait les yeux,‖ on le voyait deboutAu-dessus de Paris,‖ serein, dominant tout,Seul, le jour dans l'azur‖ et la nuit dans les astres.Panthéons, on grava‖ son nom sur vos pilastres !On ne regarda plus‖ qu'un seul côté des temps ;On ne se souvint plus‖ que des jours éclatants ;Cet homme étrange avait‖ comme enivré l'histoire ;La justice à l'œil froid‖ disparut sous sa gloire ;On ne vit plus qu'Eylau,‖ Ulm, Arcole, Austerlitz ;Comme dans les tombeaux‖ des romains abolis,On se mit à fouiller‖ dans ces grandes années ;Et vous applaudissiez,‖ nations inclinées,Chaque fois qu'on tirait‖ de ce sol souverainOu le consul de marbre‖ ou l'empereur d'airain !
V
Le nom grandit quand l'homme tombe ;Jamais rien de tel n'avait lui.Calme, il écoutait dans sa tombeLa terre qui parlait de lui.
La terre disait : « la victoireA suivi cet homme en tous lieux.Jamais tu n'as vu, sombre histoire,Un passant plus prodigieux !
Gloire au maître qui dort sous l'herbeGloire à ce grand audacieux !Nous l'avons vu gravir, superbe,Les premiers échelons des cieux !
Il envoyait, âme acharnée,Prenant Moscou, prenant Madrid,Lutter contre la destinéeTous les rêves de son esprit.
À chaque instant, rentrant en lice.Cet homme aux gigantesques pasProposait quelque grand capriceÀ Dieu qui n'y consentait pas.
Il n'était presque plus un homme.Il disait, grave et rayonnant,En regardant fixement Rome :C'est moi qui règne maintenant !
Il voulait, héros et symbole,Pontife et roi, phare et volcan,Faire du Louvre un CapitoleEt de Saint-Cloud un Vatican.
César, il eût dit à Pompée :Sois fier d'être mon lieutenant !On voyait luire son épéeAu fond d'un nuage tonnant.
Il voulait, dans les frénésiesDe ses vastes ambitions,Faire devant ses fantaisiesAgenouiller les nations,
Ainsi qu'en une urne profonde,Mêler races, langues, esprits,Répandre Paris sur le monde,Enfermer le monde en Paris !
Comme Cyrus dans Babylone,Il voulait sous sa large main,Ne faire du monde qu'un trôneEt qu'un peuple du genre humain,
Et bâtir, malgré les huées,Un tel empire sous son nomQue Jéhovah dans les nuéesFût jaloux de Napoléon ! »
VI
Enfin, mort triomphant,‖ il vit sa délivrance,Et l'océan rendit‖ son cercueil à la France.
L'homme, depuis douze ans,‖ sous le dôme doré,Reposait, par l'exil‖ et par la mort sacré ;En paix ! — quand on passait‖ près du monument sombre,On se le figurait,‖ couronne au front, dans l'ombre,Dans son manteau semé‖ d'abeilles d'or, muet,Couché sous cette voûte‖ où rien ne remuait,Lui, l'homme qui trouvait‖ la terre trop étroite,Le sceptre en sa main gauche,‖ et l'épée en sa droite,À ses pieds son grand aigle‖ ouvrant l'œil à demi,Et l'on disait : c'est là‖ qu'est César endormi !
Laissant dans la clarté‖ marcher l'immense ville,Il dormait ; il dormait‖ confiant et tranquille.
VII
Une nuit, — c'est toujours‖ la nuit dans le tombeau,Il s'éveilla. Luisant‖ comme un hideux flambeau,D'étranges visions‖ emplissaient sa paupière ;Des rires éclataient‖ sous son plafond de pierre ;Livide, il se dressa,‖ la vision grandit ;Ô terreur ! une voix‖ qu'il reconnut, lui dit :
— Réveille-toi. Moscou,‖ Waterloo, Sainte-Hélène,L'exil, les rois geôliers,‖ l'Angleterre hautaineSur ton lit accoudée‖ à ton dernier moment,Sire, cela n'est rien.‖ Voici le châtiment :
La voix alors devint‖ âpre, amère, stridente,Comme le noir sarcasme‖ et l'ironie ardente ;C'était le rire amer‖ mordant un demi-dieu.
— Sire ! on t'a retiré‖ de ton Panthéon bleu !Sire ! on t'a descendu‖ de ta haute colonne !Regarde : des brigands,‖ dont l'essaim tourbillonne,D'affreux bohémiens,‖ des vainqueurs de charnierTe tiennent dans leurs mains‖ et t'ont fait prisonnier.À ton orteil d'airain‖ leur patte infâme touche.Ils t'ont pris. Tu mourus,‖ comme un astre se couche.Napoléon-le-Grand,‖ empereur ; tu renaisBonaparte, écuyer‖ du cirque Beauharnais.Te voilà dans leurs rangs,‖ on t'a, l'on te harnache.Ils t'appellent tout haut‖ grand homme, entr'eux, ganacheIls traînent sur Paris,‖ qui les voit s'étaler,Des sabres qu'au besoin‖ ils sauraient avaler.Aux passants attroupés‖ devant leur habitacle,Ils disent, entends-les :‖ — Empire à grand spectacle !Le pape est engagé‖ dans la troupe ; c'est bien,Nous avons mieux ; le czar‖ en est ; mais ce n'est rien,Le czar n'est qu'un sergent,‖ le pape n'est qu'un bonze,Nous avons avec nous‖ le bonhomme de bronze !Nous sommes les neveux‖ du grand Napoléon !Et Fould, Magnan, Rouher,‖ Parieu caméléon,Font rage. Ils vont montrant‖ un sénat d'automates.Ils ont pris de la paille‖ au fond des casematesPour empailler ton aigle,‖ ô vainqueur d'Iéna !Il est là, mort, gisant,‖ lui qui si haut plana,Et du champ de bataille‖ il tombe au champ de foire.Sire, de ton vieux trône‖ ils recousent la moire.Ayant dévalisé‖ la France au coin d'un bois,Ils ont à leurs haillons‖ du sang, comme tu vois,Et dans son bénitier‖ Sibour lave leur linge.Toi, lion, tu les suis ;‖ leur maître, c'est le singe.Ton nom leur sert de lit,‖ Napoléon premier.On voit sur Austerlitz‖ un peu de leur fumier.Ta gloire est un gros vin‖ dont leur honte se grise ;Cartouche essaie et met‖ ta redingote grise ;On quête des liards‖ dans le petit chapeau ;Pour tapis sur la table‖ ils ont mis ton drapeau ;À cette table immonde‖ où le grec devient riche,Avec le paysan‖ on boit, on joue, on triche.Tu te mêles, compère,‖ à ce tripot hardi,Et ta main qui tenait‖ l'étendard de Lodi,Cette main qui portait‖ la foudre, ô Bonaparte,Aide à piper les dés‖ et fait sauter la carte.Ils te forcent à boire‖ avec eux, et CarlierPousse amicalement‖ d'un coude familierVotre majesté, sire,‖ et Piétri dans son antreVous tutoie, et Maupas‖ vous tape sur le ventre.Faussaires, meurtriers,‖ escrocs, forbans, voleurs,Ils savent qu'ils auront,‖ comme toi, des malheurs ;Leur soif en attendant‖ vide la coupe pleine,À ta santé ; Poissy‖ trinque avec Sainte-Hélène.Regarde ! bals, sabbats,‖ fêtes matin et soir.La foule au bruit qu'ils font‖ se culbute pour voir ;Debout sur le tréteau‖ qu'assiège une cohueQui rit, bâille, applaudit,‖ tempête, siffle, hue,Entouré de pasquins‖ agitant leur grelot,— Commencer par Homère‖ et finir par Callot !Épopée ! épopée !‖ oh ! quel dernier chapitre ! —Près de Troplong paillasse‖ et de Baroche pitre,Devant cette baraque,‖ abject et vil bazarOù Mandrin mal lavé‖ se déguise en César,Riant, l'affreux bandit,‖ dans sa moustache épaisse,Toi, spectre impérial,‖ tu bats la grosse caisse.
L'horrible vision‖ s'éteignit. — L'empereur,Désespéré, poussa‖ dans l'ombre un cri d'horreur,Baissant les yeux, dressant‖ ses mains épouvantées ;Les Victoires de marbre‖ à la porte sculptées,Fantômes blancs debout‖ hors du sépulcre obscur,Se faisaient du doigt signe‖ et, s'appuyant au mur,Écoutaient le titan‖ pleurer dans les ténèbres.Et lui, cria : démon‖ aux visions funèbres,Toi qui me suis partout,‖ que jamais je ne vois.Qui donc es-tu ? — Je suis‖ ton crime, dit la voix.La tombe alors s'emplit‖ d'une lumière étrangeSemblable à la clarté‖ de Dieu quand il se venge ;Pareils aux mots que vit‖ resplendir Balthazar,Deux mots dans l'ombre écrits‖ flamboyaient sur César ;Bonaparte, tremblant‖ comme un enfant sans mère,Leva sa face pâle‖ et lut : — DIX-HUIT-BRUMAIRE !
Jersey, 30 novembre 1852.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 169[aa] 12[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (338 de 12, 48 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a conquête / tête féminine, classiqueb lentement / fumant masculine, classiquec avalanche / blanche féminine, classiqued drapeau / troupeau masculine, classiquee centre / ventre féminine, classiquef désolés / gelés masculine, classiqueg givre / cuivre féminine, classiqueh blancs / tremblants masculine, classiquei grise / bise féminine, classiquej inconnus / nus masculine, classiquek guerre / mystère féminine, classiquel noir / voir masculine, classiquem vengeresse / épaisse féminine, classiquen linceul / seul masculine, classiqueo empire / pire féminine, classiquep affûts / confus masculine, classiqueq cortège / neige féminine, classiquer là / d'Attila masculine, classiques civières / rivières féminine, classiquet cent / présent masculine, classiqueu cosaques / attaques féminine, classiquev eux / ténébreux masculine, classiquew chauves / fauves féminine, classiquea perdait / regardait masculine, classiqueb cognée / épargnée féminine, classiquec monté / insulté masculine, classiqued revanches / branches féminine, classiquee tour / amour masculine, classiquef toile / étoile féminine, classiqueg lèse-majesté / épouvanté masculine, classiqueh croire / gloire féminine, classiquei expiait / inquiet masculine, classiquej semées / armées féminine, classiquek nom / non masculine, classiquea plaine / pleine féminine, classiqueb vallons / bataillons masculine, classiquec France / l'espérance féminine, classiqued las / hélas masculine, classiquee guerre / terre féminine, classiquef Rhin / d'airain masculine, classiquea noire / victoire féminine, classiqueb bois / parfois masculine, classiquec tressaille / broussaille féminine, classiqued mer / Blücher masculine, classiquee d'âme / flamme féminine, classiquef carrés / déchirés masculine, classiqueg égorge / forge féminine, classiqueh murs / mûrs masculine, classiquei énormes / difformes féminine, classiquej inquiet / pliait masculine, classiquek massée / pensée féminine, classiquel cria-t-il / coutil masculine, classiquem légionnaires / tonnerres féminine, classiquen poli / Rivoli masculine, classiqueo fête / tempête féminine, classiquep l'empereur / fureur masculine, classiqueq anglaise / fournaise féminine, classiquer penché / débouché masculine, classiques soufre / gouffre féminine, classiquet d'acier / brasier masculine, classiqueu stoïques / héroïques féminine, classiquev corps / alors masculine, classiquew désespérée / effarée féminine, classiquex bataillons / haillons masculine, classiquey fumées / armées féminine, classiquez s'émeut / peut masculine, classiquea bouches / farouches féminine, classiqueb eux / poudreux masculine, classiquec seigles / aigles féminine, classiqued deuil / d'œil masculine, classiquee enflammée / armée féminine, classiquef aujourd'hui / fui masculine, classiqueg terre / solitaire féminine, classiqueh néants / géants masculine, classiquei fleuve / l'épreuve féminine, classiquej remords / morts masculine, non classiquek verre / sévère féminine, classiquel canon / non masculine, classiquea l'Europe / enveloppe féminine, classiqueb volcans / carcans masculine, classiquec tonnerre / centenaire féminine, classiqued moqueur / cœur masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classiquec l'espace / passe féminine, classiqued vents / mouvants masculine, classiquee éperonne / couronne féminine, classiquef terreur / d'empereur masculine, classiqueg Bonaparte / Parthe féminine, classiqueh brûla / halte-là masculine, classiquei autre / vautre féminine, classiquej l'insultait / tait masculine, classiquek décombres / sombres féminine, classiquel fier / d'hier masculine, classiquem l'aventure / nature féminine, classiquen pas / compas masculine, classiqueo inflexible / visible féminine, classiquep yeux / mystérieux masculine, classiqueq échappée / épée féminine, classiquer aujourd'hui / lui masculine, classiques Tibre / libre féminine, classiquet accourir / mourir masculine, classiqueu déserte / entrouverte féminine, classiquev rois / fois masculine, classiquew j'implore / encore féminine, classiquea nuit / détruit masculine, classiqueb saule / pôle féminine, classiquec héros / bourreaux masculine, classiqued abattue / statue féminine, classiquee debout / tout masculine, classiquef astres / pilastres féminine, classiqueg temps / éclatants masculine, classiqueh l'histoire / gloire féminine, classiquei Austerlitz / abolis masculine, classiquej années / inclinées féminine, classiquek souverain / d'airain masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb lui masculine, classiquea victoire / histoire féminine, classiqueb lieux / prodigieux masculine, classiquea l'herbe / superbe féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea acharnée / destinée féminine, classiqueb Madrid / esprit masculine, classiquea lice / caprice féminine, classiqueb pas masculine, classiquea homme / Rome féminine, classiqueb rayonnant / maintenant masculine, classiquea symbole / Capitole féminine, classiqueb volcan / Vatican masculine, classiquea Pompée / épée féminine, classiqueb lieutenant / tonnant masculine, classiquea frénésies / fantaisies féminine, classiqueb ambitions / nations masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb esprits / Paris masculine, classiquea Babylone / trône féminine, classiqueb main / humain masculine, équivalentea huées / nuées féminine, classiqueb nom / Napoléon masculine, classiquea délivrance / France féminine, classiquea doré / sacré masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquec muet / remuait masculine, classiqued étroite / droite féminine, classiquee demi / endormi masculine, classiquea ville / tranquille féminine, classiquea tombeau / flambeau masculine, classiqueb paupière / pierre féminine, classiquec grandit / dit masculine, classiquea Sainte-Hélène / hautaine féminine, classiqueb moment / châtiment masculine, classiquea stridente / ardente féminine, classiqueb demi-dieu / bleu masculine, classiqueb colonne / tourbillonne féminine, classiquec charnier / prisonnier masculine, classiqued touche / couche féminine, classiquee renais / Beauharnais masculine, classiquef harnache / ganache féminine, classiqueg s'étaler / avaler masculine, classiqueh habitacle / spectacle féminine, classiquei bien / rien masculine, classiquej bonze / bronze féminine, classiquek Napoléon / caméléon masculine, classiquel d'automates / casemates féminine, classiquem d'Iéna / plana masculine, classiquen foire / moire féminine, classiqueo bois / vois masculine, classiquep linge / singe féminine, classiqueq premier / fumier masculine, classiquer grise féminine, classiques chapeau / drapeau masculine, classiquet riche / triche féminine, classiqueu hardi / Lodi masculine, classiquev Bonaparte / carte féminine, classiquew Carlier / familier masculine, classiquex antre / ventre féminine, classiquey voleurs / malheurs masculine, classiquez pleine / Sainte-Hélène féminine, classiquea soir / voir masculine, classiqueb cohue / hue féminine, classiquec grelot / Callot masculine, classiqued chapitre / pitre féminine, classiquee bazar / César masculine, classiquef épaisse / caisse féminine, classiquea L'empereur / d'horreur masculine, classiqueb épouvantées / sculptées féminine, classiquec obscur / mur masculine, classiqued ténèbres / funèbres féminine, classiquee vois / voix masculine, classiquef étrange / venge féminine, classiqueg Balthazar / César masculine, classiqueh mère / DIX-HUIT-BRUMAIRE féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
386 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources