Châtiments, 1853· Livre premier La société est sauvée
II. Toulon
I
En ces temps-là, c'était‖ une ville tombéeAu pouvoir des Anglais,‖ maîtres des vastes mers,Qui, du canon battue‖ et de terreur courbée,Disparaissait dans les éclairs.
C'était une cité‖ qu'ébranlait le tonnerreÀ l'heure où la nuit tombe,‖ à l'heure où le jour naît,Qu'avait prise en sa griffe‖ Albion, qu'en sa serreLa République reprenait.
Dans la rade couraient‖ les frégates meurtries ;Les pavillons pendaient‖ troués par le boulet ;Sur le front orageux‖ des noires batteriesLa fumée à longs flots roulait.
On entendait gronder‖ les forts, sauter les poudres ;Le brûlot flamboyait‖ sur la vague qui luit ;Comme un astre effrayant‖ qui se disperse en foudresLa bombe éclatait dans la nuit.
Sombre histoire ! Quel temps !‖ Et quelle illustre page !Tout se mêlait, le mât‖ coupé, le mur détruit,Les obus, le sifflet‖ des maîtres d'équipage,Et l'ombre, et l'horreur, et le bruit.
Ô France ! Tu couvrais‖ alors toute la terreDu choc prodigieux‖ de tes rébellions.Les rois lâchaient sur toi‖ le tigre et la panthère,Et toi, tu lâchais les lions.
Alors la République‖ avait quatorze armées.On luttait sur les monts‖ et sur les océans.Cent victoires jetaient‖ au vent cent renommées.On voyait surgir les géants !
Alors apparaissaient‖ les aubes rayonnantes.Des inconnus, soudain‖ éblouissant les yeux,Se dressaient, et faisaient‖ aux trompettes sonnantesDire leurs noms mystérieux.
Ils faisaient de leurs jours‖ de sublimes offrandes ;Ils criaient : Liberté !‖ guerre aux tyrans ! mourons !Guerre ! — et la gloire ouvrait‖ ses ailes toutes grandesAu-dessus de ces jeunes fronts !
II
Aujourd'hui c'est la ville‖ où toute honte échoue.Là, quiconque est abject,‖ horrible et malfaisant,Quiconque un jour plongea‖ son honneur dans la boue,Noya son âme dans le sang.
Là, le faux-monnayeur‖ pris la main sur sa forge.L'homme du faux serment‖ et l'homme du faux poids,Le brigand qui s'embusque‖ et qui saute à la gorgeDes passants, la nuit, dans les bois,
Là, quand l'heure a sonné,‖ cette heure nécessaire,Toujours, quoi qu'il ait fait‖ pour fuir, quoi qu'il ait dit,Le pirate hideux,‖ le voleur, le faussaire,Le parricide, le bandit,
Qu’il sorte d’un palais ou qu’il sorte d’un bouge,Vient, et trouve une main,‖ froide comme un verrou,Qui sur le dos lui jette‖ une casaque rougeEt lui met un carcan au cou !
L'aurore luit, pour eux‖ sombre et pour nous vermeille.Allons ! debout ! Ils vont‖ vers le sombre Océan.Il semble que leur chaîne‖ avec eux se réveille,Et dit : me voilà ; viens-nous-en !
Ils marchent, au marteau‖ présentant leurs manilles,À leur chaîne cloués,‖ mêlant leurs pas bruyants,Traînant leur pourpre infâme‖ en hideuses guenilles,Humbles, furieux, effrayants.
Les pieds nus, leur bonnet‖ baissé sur leurs paupières,Dès l'aube harassés,‖ l'œil mort, les membres lourds,Ils travaillent, creusant‖ des rocs, roulant des pierres,Sans trêve, hier, demain, toujours.
Pluie ou soleil, hiver,‖ été, que juin flamboie,Que janvier pleure, ils vont,‖ leur destin s'accomplit,Avec le souvenir‖ de leurs crimes pour joie,Avec une planche pour lit.
Le soir, comme un troupeau l’argousin vil les comptes.Ils montent deux à deux‖ l'escalier du ponton,Brisés, vaincus, le cœur‖ incliné sous la honte.Le dos courbé sous le bâton.
La pensée implacable‖ habite encor leurs têtes.Morts vivants, aux labeurs‖ voués, marqués au front,Ils rampent, recevant‖ le fouet comme des bêtes,Et comme des hommes l'affront.
III
Ville que l'infamie‖ et la gloire ensemencent,Où du forçat pensif‖ le fer tond les cheveux,Ô Toulon ! c'est par toi‖ que les oncles commencent,Et que finissent les neveux !
Va, maudit ! Ce boulet‖ que, dans des temps stoïques,Le grand soldat, sur qui‖ ton opprobre s'assied.Mettait dans les canons‖ de ses mains héroïques,Tu le traîneras à ton pied !
Écrit en arrivant à Bruxelles, 12 décembre 1851.
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (63 de 12, 21 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a tombée / courbée féminine, classiqueb mers / éclairs masculine, classiquea tonnerre / serre féminine, classiqueb naît / reprenait masculine, classiquea meurtries / batteries féminine, classiqueb boulet / roulait masculine, classiquea poudres / foudres féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea page / d'équipage féminine, classiqueb détruit / bruit masculine, classiquea terre / panthère féminine, classiqueb rébellions / lions masculine, classiquea armées / renommées féminine, classiqueb océans / géants masculine, classiquea rayonnantes / sonnantes féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea offrandes / grandes féminine, classiqueb mourons / fronts masculine, classiquea échoue / boue féminine, classiqueb malfaisant / sang masculine, non classiquea forge / gorge féminine, classiqueb poids / bois masculine, classiquea nécessaire / faussaire féminine, classiqueb dit / bandit masculine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb verrou / cou masculine, classiquea vermeille / réveille féminine, classiqueb Océan / viens-nous-en masculine, classiquea manilles / guenilles féminine, classiqueb bruyants / effrayants masculine, classiquea paupières / pierres féminine, classiqueb lourds / toujours masculine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb s'accomplit / lit masculine, classiquea comptes / honte féminine, non classiqueb ponton / bâton masculine, classiquea têtes / bêtes féminine, classiqueb front / l'affront masculine, classiquea ensemencent / commencent féminine, classiqueb cheveux / neveux masculine, classiquea stoïques / héroïques féminine, classiqueb s'assied / pied masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources