Châtiments, 1853· Livre Iii La famille est restaurée
VII. Un bon bourgeois dans sa maison
« Mais que je suis donc
heureux d’être né en Chine !
Je possède une maison pour
m’abriter, j’ai de quoi manger
et boire, j’ai toutes les
commodités de l’existence,
j’ai des habits, des bonnets
et une multitude
d’agréments ; en vérité la félicité
la plus grande est mon
partage ! »Tien-Ki-Chi, lettré chinois.
Il est certains bourgeois,‖ prêtres du Dieu Boutique,Plus voisins de Chrysès‖ que de Caton d'Utique,Mettant par-dessus tout‖ la rente et le coupon,Qui, voguant à la bourse‖ et tenant un harpon,Honnêtes gens d'ailleurs,‖ mais de la grosse espèce,Acceptent Phalaris‖ par amour pour leur caisse ;Et le taureau d'airain‖ à cause du veau d'or.Ils ont voté. Demain‖ ils voteront encor.Si quelque libre écrit‖ entre leurs mains s'égare,Les pieds sur les chenets‖ et fumant son cigare,Chacun de ces votants‖ tout bas raisonne ainsi :— Ce livre est fort choquant.‖ De quel droit celui-ciEst-il généreux, ferme‖ et fer, quand je suis lâche ?En attaquant monsieur‖ Bonaparte, on me fâche.Je pense comme lui‖ que c'est un gueux ; pourquoiLe dit-il ? Soit ; d'accord,‖ Bonaparte est sans foiNi loi ; c'est un parjure,‖ un brigand, un faussaire,C'est vrai ; sa politique‖ est armée en corsaire ;Il a banni jusqu'à‖ des juges suppléants ;Il a coupé leur bourse‖ aux princes d'Orléans ;C'est le pire gredin‖ qui soit sur cette terre ;Mais puisque j'ai voté‖ pour lui, l'on doit se taire.Écrire comme lui,‖ c'est me blâmer au fond ;C'est me dire : voilà‖ comment les braves font ;Et c'est une façon,‖ à nous qui restons neutres,De nous faire sentir‖ que nous sommes des pleutres.J'en conviens, nous avons‖ une corde au poignet.Que voulez-vous ? la bourse‖ allait mal : on craignaitLa république rouge,‖ et même un peu la rose ;Il fallait bien finir‖ par faire quelque chose ;On trouve ce coquin,‖ on le fait empereur ;C'est tout simple. — On voulait‖ éviter la terreur,Le spectre de monsieur‖ Romieu, la jacquerie ;On s'est réfugié‖ dans cette escroquerie.Or, quand on dit du mal‖ de ce gouvernement,Je me sens chatouillé‖ désagréablement.Qu'on fouaille avec raison‖ cet homme, c'est possible ;Mais c'est m'insinuer‖ à moi, bourgeois paisibleQui fis ce scélérat‖ empereur ou consulQue j'ai dit oui par peur‖ et vivat par calcul.Je trouve impertinent,‖ parbleu, qu'on me le dise.M'étant enseveli‖ dans cette couardise,Il me déplaît qu'on soit‖ intrépide aujourd'hui,Et je tiens pour affront‖ le courage d'autrui.
Penseurs, quand vous marquez‖ au front l'homme puniqueQui de la loi sanglante‖ arracha la tunique,Quand vous vengez le peuple‖ à la gorge saisi,Le serment et le droit ;‖ vous êtes, songez-y,Entre Sbogar qui règne‖ et Géronte qui vote ;Et votre plume ardente,‖ anarchique, indévote,Démagogique, impie,‖ attente d'un côtéÀ ce crime ; de l'autre,‖ à cette lâcheté.
Jersey. Novembre 1852.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a Boutique / d'Utique féminine, classiqueb coupon / harpon masculine, classiquec espèce / caisse féminine, classiqued d'or / encor masculine, classiquee s'égare / cigare féminine, classiquef ainsi / celui-ci masculine, classiqueg lâche / fâche féminine, classiqueh pourquoi / foi masculine, classiquei faussaire / corsaire féminine, classiquej suppléants / d'Orléans masculine, classiquek terre / taire féminine, classiquel fond / font masculine, classiquem neutres / pleutres féminine, classiquen poignet / craignait masculine, classiqueo rose / chose féminine, classiquep empereur / terreur masculine, classiqueq jacquerie / escroquerie féminine, classiquer gouvernement / désagréablement masculine, classiques possible / paisible féminine, classiquet consul / calcul masculine, classiqueu dise / couardise féminine, classiquev aujourd'hui / d'autrui masculine, classiquea punique / tunique féminine, classiqueb saisi / songez-y masculine, classiquec vote / indévote féminine, classiqued côté / lâcheté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources