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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dernière gerbe, 1902

CXLVII. À une statue

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 64 vers

Non, tu n'es pas la grande‖ et sainte République !Celle que l'homme attend,‖ que l'évangile explique,Qui se composera‖ de tous les bons instinctsAllumés et vivants,‖ et des mauvais, éteints ;Qui s'enveloppera‖ d'une paix magnifique,Fera sortir des cœurs‖ un hymne séraphique,Pénétrera les lois‖ de lumière et de jour,En ôtera la mort pour y mettre l’amour,Fera, sur les versants‖ même les plus contraires,Libres tous les esprits‖ et tous les peuples frères,Nous réchauffera tous‖ autour du même feu,Sera sur tous les fronts‖ comme un ciel toujours bleu,Et qui, comme si Dieu,‖ dans sa bonté profonde,Rendait visible aux yeux‖ la grande âme du monde,Mettra, vaste et sublime‖ épanouissement,Toute l'humanité‖ dans son rayonnement !

Tu n'es pas même, non,‖ tu n'es pas la déesse,La déesse terrible,‖ étrange, vengeresse,Qui tua le vieux monde‖ et créa le nouveau,Broya peuples et rois‖ sous son fatal niveau,Vainquit l'Europe armée,‖ et qui, dans la fournaise,Après quatrevingt-neuf‖ jeta quatrevingt-treize,Comme en son moule ardent‖ le fondeur souverainMêle le plomb à l'or‖ quand il fait de l'airain !

Non, tu n'es pas la grande‖ et sainte République !O fantôme à l'œil louche,‖ à l'attitude oblique,Tu n'as pas su donner‖ l'honneur à nos drapeaux,Au peuple le travail,‖ au pays le repos ;Tu n'as point reconnu‖ le droit des misérables ;Tu n'as point su toucher‖ à leurs maux vénérables !Tu pouvais, en suivant‖ un élan immortel,De l'échafaud brisé‖ te bâtir un autel,Et tu ne l'as point fait.‖ Tu n'as rien su comprendreAu peuple qui, pour être‖ heureux, superbe et tendre,Ne veut qu'un peu de gloire‖ avec un peu de pain.Tu n'as, comme les rois,‖ qu'un tréteau de sapin,Et tu n'as su montrer,‖ triomphante et rapace,Que la voracité‖ d'un étranger qui passe.Tu troublas les palais‖ sans calmer les greniers ;Tu n'as point eu pitié‖ des pauvres prisonniers,Et tu n'as pas eu même‖ un instant de clémence.Tes pères, nains chétifs, qui mesuraient, démence !La pensée à l'équerre‖ et le cœur au compas,T'ont faite à leur image‖ avec ce qu'ils n'ont pas ;Des sourds t'ont dit : entends !‖ des boiteux t'ont dit : marche !

La patrie est un temple‖ et tu n'en es point l'arche ;Car l'éclair d'en haut manque‖ à ton code impuissant,Car Dieu n'est pas visible‖ où le peuple est absent !

Fille des courts instants‖ et des heures troublées,Éclose au dur cerveau‖ des sombres assemblées,Parmi les rires vains,‖ les rumeurs, les refusDes sages, et les cris‖ dans les groupes confus,Qui donc t'a mise ici,‖ dans un jour d'ironie,Près de la pierre auguste‖ où revit le génieDes temps évanouis‖ et des peuples anciens ;Énigme dont rêvaient‖ les sphinx égyptiens,Sinistre et du manteau‖ des siècles revêtue ?Qui donc ainsi t'adosse,‖ ô fragile statue,A l'obélisque empreint‖ du doigt de Sésostris ?La pluie âpre et chassant‖ les feuillages flétris,Inonde le quai morne‖ et les Champs Élysées,Et ce pavé, témoin‖ des royautés brisées ;Que viens-tu faire, à l'heure‖ où l'automne finit,Spectre de plâtre au pied‖ du géant de granit ?

12 novembre 1848

Versification

Forme
Distiques
Rimes
32((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a République / explique féminine, classiqueb instincts / éteints masculine, classiquec magnifique / séraphique féminine, classiqued jour / l’amour masculine, classiquee contraires / frères féminine, classiquef feu / bleu masculine, classiqueg profonde / monde féminine, classiqueh épanouissement / rayonnement masculine, classiquea déesse / vengeresse féminine, classiqueb nouveau / niveau masculine, classiquec fournaise / quatrevingt-treize féminine, classiqued souverain / l'airain masculine, classiquea République / oblique féminine, classiqueb drapeaux / repos masculine, classiquec misérables / vénérables féminine, classiqued immortel / autel masculine, classiquee comprendre / tendre féminine, classiquef pain / sapin masculine, classiqueg rapace / passe féminine, classiqueh greniers / prisonniers masculine, classiquei clémence / démence féminine, classiquej compas / pas masculine, classiquek marche / l'arche féminine, classiqueb impuissant / absent masculine, classiquea troublées / assemblées féminine, classiqueb refus / confus masculine, classiquec d'ironie / génie féminine, classiqued anciens / égyptiens masculine, classiquee revêtue / statue féminine, classiquef Sésostris / flétris masculine, classiqueg Élysées / brisées féminine, classiqueh finit / granit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources