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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Dernière gerbe, 1902

XXIII. « Ce que j'ai sous les yeux et quel est ce pays »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 126 vers

Ce que j'ai sous les yeux‖ et quel est ce pays,Jugez-en :

Des terrains par la vase envahis,Des saules, des carrés‖ de chanvre, des passagesDe voiles couleurs d'ocre‖ au fond des paysages,Des chariots à foin‖ peints, sculptés et dorés,Des bois, et la senteur‖ immense des grands prés ;Des essaims que la nuit‖ même ne fait pas taire ;Des canaux à plein bord‖ coulant à fleur de terre ;De frais enfants à qui l’on jette des gros sous ;Des massifs d'arbres verts ;‖ l'eau s'enfonce dessous.Le jonc fléchit, l'amarre‖ ondule, le jonc plie,Et la nature est molle‖ à ce point qu'on oublieUtrecht et ses tocsins,‖ Ruyter et ses combats,Et Delft ensanglantée,‖ et qu'Amsterdam là-basMontre au pâle Océan‖ ce que c'est que Venise.La charrue est si près‖ du mât qu'on fraternise ;L'aviron parle au soc‖ et lui dit : Travaillons.L'heure en prenant son vol‖ rit dans les carillons ;Chaque beffroi secoue‖ une grappe de cloches ;D'instant en instant passe,‖ avec ses larges poches,Un vieux coche d'osier‖ sous sa coiffe de cuir ;De grands oiseaux de lacs‖ et d'étangs qu'on voit fuir,Ont les plumes du bout des ailes espacées,Et l'on dirait des mains‖ ouvertes et dressées.Le houleux Zuyderzée‖ est jaune à l'horizon.

Les villes sur leur porte‖ ont un grand écusson ;Jadis leur liberté‖ blasonna leur richesse ;Rotterdam est marquise,‖ Amsterdam est duchesse ;Ce qui n'empêche pas‖ ces cités et ces champs,Et tous ces blasons, d’être en somme des marchands,Et d'avoir à Ceylan,‖ au Brésil, en Syrie,Des comptoirs où se tient‖ debout leur Seigneurie.Pays riche, pays‖ joyeux ; les gras troupeaux,L'herbe, l'homme, l'oiseau,‖ le travail, le repos,Tout rit, les paradis‖ succèdent aux cocagnes.Le Rhin, ce noir seigneur‖ descendu des montagnes,N'est plus qu'un bon bourgeois‖ qui se retire aux champs ;L'humble fumée éparse‖ autour des toits penchantsRampe et monte à travers‖ les frênes et les ormes ;Et d’effrayants moulins aux vastes plates-formes,Qui tournent éperdus‖ et sombres dans le ventAvec on ne sait quoi‖ d'énorme et de vivant,Frappant l'espace avec‖ leurs bras de sauterelles,Mêlent l'azur, la nue‖ et l'ombre à leurs quatre ailes.

À coup sûr ces géants,‖ ces pourfendeurs de l'air,Toujours enveloppés‖ par un quadruple éclair ;Feraient mettre en arrêt‖ la lance à don Quichotte.

Dans la cuve au houblon‖ Gouda vide sa hotte ;Telle ville a son lait,‖ telle autre ses fraisiers ;Telle autre sa balance‖ à peser les sorciers.On vogue ; on reconnaît‖ les cantons catholiquesAux mendiants pieds nus‖ qui baisent des reliques ;Car la châsse est dorée‖ aux dépens des sillons ;La madone à bijoux‖ fait la femme en haillons.Le taillis noyé semble‖ un miroir sous des branches ;Des marmots blonds, mordant‖ leur pain aux larges tranches,Regardent les bateaux‖ dans le canal glisser.La langue, c'est l'étang ;‖ on entend coasserDans le mot la consonne,‖ et dans l'eau la grenouille.A travers une vitre‖ on voit une quenouille ;C'est l'aïeule au front blanc‖ qui guette et se tapit.

L’eau, qui devrait courir, est barrée, et croupit ;On cultive le miasme,‖ on récolte le goître ;L'affreux tabac pullule‖ où le blé devrait croître ;Dieu fait l'endroit du monde‖ et l'homme en fait l'envers.L'église est jaune, l'orgue‖ est bleu, les murs sont verts ;Ce pays est repeint‖ par l'homme à la détrempe ;On peint le toit, le seuil,‖ l'escalier et la rampe ;L'arbre peut-être est peint ;‖ la grue et le pigeonVolent, de peur d'avoir‖ leur part du badigeon.Un démon gouailleur‖ souffle en ces joncs fantasques.Les meuniers ont des tours,‖ les femmes ont des casques,Les enfants ont leur pipe‖ avant d'avoir leurs dents.

Où donc as-tu trouvé‖ ton soleil, ô Jordaens ?Ce pauvre soleil gris‖ que le brouillard fait fondre,Et qui ne serait pas‖ même accepté par Londre,Clignote, et ses longs jets‖ de lumière blafardsEntrent dans l'eau rayons‖ et sortent nénuphars.Les jardins, côtoyés‖ sans bruit par le pilote,Sont pleins de dieux mouillés,‖ et l'Olympe y grelotte ;Virgile frémissait‖ de voir l'airain suer,On tremble ici de voir‖ le marbre éternuer,Et l'on serait tenté‖ d'emmailloter Pomone,D'offrir un châle à Flore,‖ et de faire l'aumôneD'un rayon de soleil‖ à Phébus enrhumé.Ici le plein midi‖ craint le grand jour ; en maiOn a novembre ; avril‖ meurt de froid ; juin s'embourbe,Et juillet en toussant‖ souffle le feu de tourbe.

Mais qu'importe ! le rire‖ est roi dans la maison ;L'âtre est gai. Bon visage‖ à mauvaise saison.Le brouillard blême emplit‖ les champs ; mais la kermesseN'en fait pas moins, après‖ le prêche, après la messe,Tournoyer, jupe au vent,‖ Goton dont le jarret,Par moments entrevu,‖ tient Gros-Pierre en arrêt.Car Gretchen est Goton‖ et Pieter est Gros-Pierre.Cette Ève et cet Adam‖ sont partout ; et la terreN'eût point fait et meublé,‖ sans Gros-Pierre et Goton,Éden pour nos aïeux‖ et pour nous Charenton.

On passe d'un méandre‖ à l'autre ; et la patache,Chaque soir, aux poteaux‖ des berges se rattache.L'aubergiste, bonhomme‖ à l'air vague et chinois,Croque le voyageur‖ comme un singe une noix ;Lesage dans Drika‖ saluerait Léonarde.On boit ; les pots sont grands.‖ La Gueldre goguenardeFait ses cruches avec‖ des ventres d'échevin,De même que la Grèce au sourire divin,Fait des bras de Phryné‖ les anses de son vase.

Cependant le bateau‖ glisse, le roseau jase,Les nids parlent tout bas,‖ l'eau chuchote, on s'endort ;Et voilà la Hollande.

Ami, ce peuple est fort :N'en rions pas. C'est vrai‖ qu'il ouvre aux vents d'automneUne plaine sans fin,‖ âprement monotone ;Certe, ailleurs, j'en conviens,‖ l'aube a plus de clarté,Et ce ne sont point là‖ de ces champs où l'été,Splendide et glorieux,‖ jette à pleines corbeilles.Les fleurs, les fruits, les blés,‖ les parfums, les abeilles ;Sans doute quelque ennui‖ sort de cet horizon ;Mais c'est le sol qui fut‖ l'abri de la raison ;C'est la terre des gueux‖ qui brisèrent les princes ;On referait l'Yssel,‖ l'Amstel, les sept Provinces,Pourvu que, sous un ciel‖ de pluie, on accouplâtL’herbe au jonc, et l’eau morte avec le pays plat ;Mais ce qu'on ne saurait‖ refaire, c'est la flammeQui dans ce petit peuple‖ a mis une grande âme.

Juillet-août 1861

Versification

Forme
Distiques
Rimes
62((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a pays / en / envahis masculine, classiqueb passages / paysages féminine, classiquec dorés / prés masculine, classiqued taire / terre féminine, classiquee sous / dessous masculine, classiquef plie / oublie féminine, classiqueg combats / là-bas masculine, classiqueh Venise / fraternise féminine, classiquei Travaillons / carillons masculine, classiquej cloches / poches féminine, classiquek cuir / fuir masculine, classiquel espacées / dressées féminine, classiquem l'horizon / écusson masculine, classiqueb richesse / duchesse féminine, classiquec champs / marchands masculine, classiqued Syrie / Seigneurie féminine, classiquee troupeaux / repos masculine, classiquef cocagnes / montagnes féminine, classiqueg champs / penchants masculine, classiqueh ormes / formes féminine, classiquei vent / vivant masculine, classiquej sauterelles / ailes féminine, classiquea l'air / éclair masculine, classiqueb Quichotte / hotte féminine, classiqueb fraisiers / sorciers masculine, classiquec catholiques / reliques féminine, classiqued sillons / haillons masculine, classiquee branches / tranches féminine, classiquef glisser / coasser masculine, classiqueg grenouille / quenouille féminine, classiqueh tapit / croupit masculine, classiqueb goître / croître féminine, classiquec l'envers / verts masculine, classiqued détrempe / rampe féminine, classiquee pigeon / badigeon masculine, classiquef fantasques / casques féminine, classiqueg dents / Jordaens masculine, classiqueb fondre / Londre féminine, classiquec blafards / nénuphars masculine, classiqued pilote / grelotte féminine, classiquee suer / éternuer masculine, classiquef Pomone / l'aumône féminine, classiqueg enrhumé / mai masculine, classiqueh s'embourbe / tourbe féminine, équivalentea maison / saison masculine, équivalenteb kermesse / messe féminine, classiquec jarret / arrêt masculine, classiqued Gros-Pierre / terre féminine, classiquee Goton / Charenton masculine, classiquea patache / rattache féminine, classiqueb chinois / noix masculine, classiquec Léonarde / goguenarde féminine, classiqued d'échevin / divin masculine, classiquee vase / jase féminine, classiqueb s'endort / Hollande / fort masculine, classiqueb d'automne / monotone féminine, classiquec clarté / l'été masculine, classiqued corbeilles / abeilles féminine, classiquee horizon / raison masculine, classiquef princes / Provinces féminine, classiqueg accouplât / plat masculine, classiqueh flamme / âme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources