Dernière gerbe, 1902
XX. « Charle, il faut quitter l'ode et descendre à l'épître »
Charle, il faut quitter l'ode‖ et descendre à l'épître ;On passe en vieillissant‖ du trépied au pupitre ;Le feuillet sibyllin‖ s'envole, et dans la main,O misère, vous laisse‖ un blême parcheminQue la strophe, sirène,‖ ondine, muse, almée,Égratigne en fuyant‖ de sa griffe palmée.On s'accoude à son poêle‖ au lieu d'aller rêverDans les champs et guetter‖ la lune à son lever ;Les bons alexandrins‖ vous viennent, mais sans prismes,Sans aile, et refusant,‖ de peur de rhumatismes,De se mouiller les pieds‖ dans l'herbe et dans le thym ;Et l'on n'est plus celui‖ qui va de grand matin,Pâle, faire sa cour‖ à l'Aurore, et s'occupeA regarder trembler‖ les astres sur sa jupe.On s'alourdit ; le ventre‖ est votre souverain.On préfère un turbot,‖ une truite du Rhin,Une bonne poularde‖ accommodée en daube,Un vin vieux, à l'œillade‖ enivrante de l'aube.On murmure tout bas :‖ jadis, quand nous aimions…D'autres sont les Pâris‖ et les EndymionsA qui viennent s'offrir,‖ sous la sombre liane,La Minerve sacrée‖ et la grande Diane :On ne dit plus : ma lyre ;‖ on dit : mon encrier.On n'entend plus au bois‖ la bacchante crier.Votre oreille a présent‖ jamais ne se régaleDe ce que le grillon‖ raconte à la cigaleEt de ce que redit la cigale au grillon,L'un chantant le foyer‖ et l'autre le sillon.Adieu la folle immense‖ aux chansons infinies,L'imagination,‖ maîtresse des génies !Adieu l'égarement‖ dans les espaces bleus,L'extase, et l'idéal,‖ ce réel fabuleux,Et les aspects profonds‖ du rêve ! adieu la cimeVue à travers l'écume‖ énorme de l'abîme !Adieu l'élan superbe‖ et l'essor factieux !Adieu la joute avec‖ les aigles dans les cieux !Adieu les gnomes noirs‖ aux mitres d'escarboucles,Et les nymphes ayant‖ des algues dans leurs boucles,Et la fée, égrenant‖ ses colliers de coraux !On emploie à tracer‖ des distiques, moraux,Dignes d'être scandés‖ aux écoles primaires,Les doigts, qui caressaient‖ la gorge des chimères.Votre hippogriffe las‖ demande l'abreuvoir ;Et vos rimes n'ont plus‖ d'assez bons yeux pour voir,Sous l'étoile agrafée‖ aux plis blancs de la nue,Vénus au front divin‖ sourire toute nue.
C'est fini. L'on devient‖ bourgeois de l'Hélicon.On loue au bord du gouffre‖ un cottage à balcon.On consent bien, du haut‖ de sa raison morose,À faire encor des vers,‖ pourvu qu'ils soient en prose.De là l'épître. Hélas,‖ le poëte à vau-l'eauEst un Orphée éteint‖ qui finit en Boileau.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques, 1 sizain
- Mots à la rime
- a l'épître / pupitre féminine, classiqueb main / parchemin masculine, classiquec almée / palmée féminine, classiqued rêver / lever masculine, classiquee prismes / rhumatismes féminine, classiquef thym / matin masculine, classiqueg s'occupe / jupe féminine, classiqueh souverain / Rhin masculine, classiquei daube / l'aube féminine, classiquej aimions / Endymions masculine, classiquek liane / Diane féminine, classiquel encrier / crier masculine, classiquem régale / cigale féminine, classiquen grillon / sillon masculine, classiqueo infinies / génies féminine, classiquep bleus / fabuleux masculine, classiqueq cime / l'abîme féminine, classiquer factieux / cieux masculine, classiques d'escarboucles / boucles féminine, classiquet coraux / moraux masculine, classiqueu primaires / chimères féminine, classiquev l'abreuvoir / voir masculine, classiquew nue féminine, classiquea l'Hélicon / balcon masculine, classiqueb morose / prose féminine, classiquec vau-l'eau / Boileau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources