L’année terrible, 1872· Septembre
II. À prince prince et demi
L’empereur fait la guerre au roi.
Nous nous disions :— Les guerres sont le seuil‖ des révolutions. —Nous pensions : — C'est la guerre.‖ Oui, mais la guerre grande.L'enfer veut un laurier ;‖ la mort veut une offrande ;Ces deux rois ont juré‖ d'éteindre le soleil ;Le sang du globe va‖ couler, vaste et vermeil,Et les hommes seront‖ fauchés comme des herbes ;Et les vainqueurs seront‖ infâmes, mais superbes. —Et nous qui voulons l'homme‖ en paix, nous qui donnonsLa terre à la charrue‖ et non pas aux canons,Tristes, mais fiers pourtant,‖ nous disions : « France et Prusse !Qu'importe ce Batave‖ attaquant ce Borusse !Laissons faire les rois ;‖ ensuite Dieu viendra. »Et nous rêvions le choc‖ de Vishnou contre Indra,Un avatar couvé‖ par une apocalypse,Le flamboiement trouant‖ de toutes parts l'éclipse,Nous rêvions les combats‖ énormes de la nuit ;Nous rêvions ces chaos‖ de colère et de bruitOù l'ouragan s'attaque‖ à l'océan, où l'ange,Étreint par le géant,‖ lutte, et fait un mélangeDu sang céleste avec‖ le sang noir du titan ;Nous rêvions Apollon‖ contre Léviathan ;Nous nous imaginions‖ l'ombre en pleine démence ;Nous heurtions, dans l'horreur‖ d'une querelle immense,Rosbach contre Iéna,‖ Rome contre Alaric,Le grand Napoléon‖ et le grand Frédéric ;Nous croyions voir vers nous,‖ en hâte, à tire-d'aile,Les victoires voler‖ comme des hirondellesEt, comme l'oiseau court‖ à son nid, aller droitA la France, au progrès,‖ à la justice, au droit ;Nous croyions assister‖ au choc fatal des trônes,A la sinistre mort‖ des vieilles Babylones,Au continent broyé,‖ tué, ressuscitéDans une éclosion‖ d'aube et de liberté,Et voir peut-être, après‖ de monstrueux désastres,Naître un monde à travers‖ des écroulements d'astres !
Ainsi nous songions. — Soit,‖ disions-nous, ce seraComme Arbelle, Actium,‖ Trasimène et Zara,Affreux, mais grandiose.‖ Un gouffre avec sa pente,Et l'univers tout près‖ du bord, comme à Lépante,Comme à Tolbiac, comme‖ à Tyr, comme à Poitiers.La Colère, la Force‖ et la Nuit, noirs portiers,Vont ouvrir devant nous‖ la tombe toute grande.Il faudra que le Sud‖ ou le Nord y descende ;Il faudra qu'une race‖ ou l'autre tombe au fondDe l'abîme où les rois‖ et les dieux se défont.Et pensifs, croyant voir‖ venir vers nous la gloire,Les chocs comme en ont vu‖ les hommes de la Loire,Wagram tonnant, Leipsick‖ magnifique et hideux,Cyrus, Sennachérib,‖ César, Frédéric Deux,Nemrod, nous frémissions‖ de ces sombres approches… —
Tout à coup nous sentons‖ une main dans nos poches.
Il s'agit de ceci :‖ Nous prendre notre argent.
Certe, on se disait bien :‖ Bonaparte indigentFut un escroc, et doit‖ avoir pour espéranceDe voler l'Allemagne‖ ayant volé la France ;Il filouta le trône ;‖ il est vil, fourbe et laid ;C'est vrai ; mais nous faisions‖ ce rêve qu'il allaitRencontrer un vieux roi,‖ fier de sa vieille race,Ayant Dieu pour couronne‖ et l'honneur pour cuirasse,Et trouver devant lui,‖ comme au temps des Dunois,Un de ces paladins‖ des antiques tournoisDont on voit vaguement‖ se modeler l'armureDans les nuages pleins‖ d'aurore et de murmure.O chute ! illusion !‖ changement de décor !C'est le coup de sifflet‖ et non le son du cor.La nuit. Un hallier fauve‖ où des sabres fourmillent.Des canons de fusils‖ entre les branches brillent ;Cris dans l'ombre. Surprise,‖ embuscade. Arrêtez !Tout s'éclaire ; et le bois‖ offre de tous côtésSa claire-voie où brille‖ une lumière rouge.Sus ! on casse la tête‖ à tous si quelqu'un bouge.La face contre terre‖ et personne debout !Et maintenant donnez‖ votre argent — donnez tout.Qu'il vous plaise ou non d'être‖ à genoux dans la boue,Qu'importe ! et l'on vous fouille,‖ et l'on vous couche en joue.Nous sommes dix contre un,‖ tous armés jusqu'aux dents.Et si vous résistez,‖ vous êtes imprudents.Obéissez ! Ces voix‖ semblent sortir d'un antre.Que faire ? on tend sa bourse,‖ on se met à plat ventre,Et pendant que, le front‖ par terre, on se soumet,On songe à ces pays‖ que jadis on nommaitLa Pologne, Francfort,‖ la Hesse, le Hanovre.C'est fait ! relevez-vous !‖ on se retrouve pauvreEn pleine Forêt-Noire,‖ et nous reconnaissons,Nous point initiés‖ aux fauves trahisons,Nous ignorants dans l'art‖ de régner, nous profanes,Que Cartouche faisait‖ la guerre à Schinderhannes.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a roi / disions / révolutions masculine, classiqueb grande / offrande féminine, classiquec soleil / vermeil masculine, classiqued herbes / superbes féminine, classiquee donnons / canons masculine, classiquef Prusse / Borusse féminine, classiqueg viendra / Indra masculine, classiqueh apocalypse / l'éclipse féminine, classiquei nuit / bruit masculine, classiquej l'ange / mélange féminine, classiquek titan / Léviathan masculine, classiquel démence / immense féminine, classiquem Alaric / Frédéric masculine, classiquen tire-d'aile / hirondelles féminine, non classiqueo droit masculine, classiquep trônes / Babylones féminine, classiqueq ressuscité / liberté masculine, équivalenter désastres / d'astres féminine, classiquea sera / Zara masculine, classiqueb pente / Lépante féminine, classiquec Poitiers / portiers masculine, classiqued grande / descende féminine, classiquee fond / défont masculine, classiquef gloire / Loire féminine, classiqueg hideux / Deux masculine, classiqueh approches / poches féminine, classiquea argent / indigent masculine, classiqueb espérance / France féminine, classiquec laid / allait masculine, classiqued race / cuirasse féminine, classiquee Dunois / tournois masculine, classiquef l'armure / murmure féminine, classiqueg décor / cor masculine, classiqueh fourmillent / brillent féminine, classiquei Arrêtez / côtés masculine, classiquej rouge / bouge féminine, classiquek debout / tout masculine, classiquel boue / joue féminine, classiquem dents / imprudents masculine, classiquen antre / ventre féminine, classiqueo soumet / nommait masculine, classiquep Hanovre / pauvre féminine, classiqueq reconnaissons / trahisons masculine, classiquer profanes / Schinderhannes féminine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
89 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources