L’année terrible, 1872· Septembre
I. Choix entre les deux nations
À l’allemagne
Aucune nation‖ n'est plus grande que toi ;Jadis, toute la terre‖ étant un lieu d'effroi,Parmi les peuples forts‖ tu fus le peuple juste.Une tiare d'ombre‖ est sur ton front auguste ;Et pourtant comme l'Inde,‖ aux aspects fabuleux,Tu brilles ; ô pays‖ des hommes aux yeux bleus,Clarté hautaine au fond‖ ténébreux de l'Europe,Une gloire âpre, informe,‖ immense, t'enveloppe ;Ton phare est allumé‖ sur le mont des Géants ;Comme l'aigle de mer‖ qui change d'océans,Tu passas tour à tour‖ d'une grandeur à l'autre ;Huss le sage a suivi‖ Crescentius l'apôtre ;Barberousse chez toi‖ n'empêche pas Schiller ;L'empereur, ce sommet,‖ craint l'esprit, cet éclair.Non, rien ici-bas, rien‖ ne t'éclipse, Allemagne.Ton Vitikind tient tête‖ à notre Charlemagne,Et Charlemagne même‖ est un peu ton soldat.Il semblait par moments‖ qu'un astre te guidât ;Et les peuples t'ont vue,‖ ô guerrière féconde,Rebelle au double joug‖ qui pèse sur le monde,Dresser, portant l'aurore‖ entre tes poings de fer,Contre César Hermann,‖ contre Pierre Luther.Longtemps, comme le chêne‖ offrant ses bras au lierre,Du vieux droit des vaincus‖ tu fus la chevalière ;Comme on mêle l'argent‖ et le plomb dans l'airain,Tu sus fondre en un peuple‖ unique et souverainVingt peuplades, le Hun,‖ le Dace, le Sicambre ;Le Rhin te donne l'or‖ et la Baltique l'ambre ;La musique est ton souffle ;‖ âme, harmonie, encens,Elle fait alterner‖ dans tes hymnes puissantsLe cri de l'aigle avec‖ le chant de l'alouette ;On croit voir sur tes burgs‖ croulants la silhouetteDe l'hydre et du guerrier‖ vaguement aperçusDans la montagne, avec‖ le tonnerre au-dessus ;Rien n'est frais et charmant‖ comme tes plaines vertes ;Les brèches de la brume‖ aux rayons sont ouvertes,Le hameau dort, groupé‖ sous l'aile du manoir,Et la vierge, accoudée‖ aux citernes le soir,Blonde, a la ressemblance‖ adorable des anges.Comme un temple exhaussé‖ sur des piliers étrangesL'Allemagne est debout‖ sur vingt siècles hideux,Et sa splendeur qui sort‖ de leurs ombres, vient d'eux.Elle a plus de héros‖ que l'Athos n'a de cimes.La Teutonie, au seuil‖ des nuages sublimesOù l'étoile est mêlée‖ à la foudre, apparaît ;Ses piques dans la nuit‖ sont comme une forêt ;Au-dessus de sa tête‖ un clairon de victoireS'allonge, et sa légende‖ égale son histoire ;Dans la Thuringe, où Thor‖ tient sa lance en arrêt,Ganna, la druidesse‖ échevelée, errait ;Sous les fleuves, dont l'eau‖ roulait de vagues flammes,Les sirènes chantaient,‖ monstres aux seins de femmes,Et le Harz que hantait‖ Velléda, le TaunusOù Spillyre essuyait‖ dans l'herbe ses pieds nus,Ont encor toute l'âpre‖ et divine tristesseQue laisse dans les bois‖ profonds la prophétesse ;La nuit, la Forêt-Noire‖ est un sinistre éden ;Le clair de lune, aux bords‖ du Neckar, fait soudainSonores et vivants‖ les arbres pleins de fées.O Teutons, vos tombeaux‖ ont des airs de trophées ;Vos aïeux n'ont semé‖ que de grands ossements ;Vos lauriers sont partout ;‖ soyez fiers, Allemands.Le seul pied des titans‖ chausse votre sandale.Tatouage éclatant,‖ la gloire féodaleDore vos morions,‖ blasonne vos écus ;Comme Rome Coclès‖ vous avez Galgacus,Vous avez Beethoven‖ comme la Grèce Homère ;L’Allemagne est puissante et superbe.
À la France
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a toi / d'effroi masculine, classiqueb juste / auguste féminine, classiquec fabuleux / bleus masculine, classiqued l'Europe / t'enveloppe féminine, classiquee Géants / d'océans masculine, classiquef l'autre / l'apôtre féminine, classiqueg Schiller / éclair masculine, classiqueh Allemagne / Charlemagne féminine, classiquei soldat / guidât masculine, classiquej féconde / monde féminine, classiquek fer / Luther masculine, classiquel lierre / chevalière féminine, équivalentem l'airain / souverain masculine, classiquen Sicambre / l'ambre féminine, classiqueo encens / puissants masculine, classiquep l'alouette / silhouette féminine, classiqueq aperçus / au-dessus masculine, classiquer vertes / ouvertes féminine, classiques manoir / soir masculine, classiquet anges / étranges féminine, classiqueu hideux / d'eux masculine, classiquev cimes / sublimes féminine, classiquew apparaît / forêt masculine, classiquex victoire / histoire féminine, classiquey arrêt / errait masculine, classiquez flammes / femmes féminine, classiquea Taunus / nus masculine, classiqueb tristesse / prophétesse féminine, classiquec éden / soudain masculine, classiqued fées / trophées féminine, classiquee ossements / Allemands masculine, classiquef sandale / féodale féminine, classiqueg écus / Galgacus masculine, classiqueh Homère / superbe / mère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources