L’année terrible, 1872· Juin
XVI. « Je ne veux condamner personne, ô sombre histoire »
Je ne veux condamner‖ personne, ô sombre histoire.Le vainqueur est toujours‖ traîné par sa victoireAu-delà de son but‖ et de sa volonté ;Guerre civile ! ô deuil !‖ le vainqueur emportéPerd pied dans son triomphe‖ et sombre en cette eau noireQu'on appelle succès‖ n'osant l'appeler gloire.C'est pourquoi tous, martyrs‖ et bourreaux, je les plains.Hélas ! malheur à ceux‖ qui font des orphelins !Malheur ! malheur ! malheur‖ à ceux qui font des veuves !Malheur quand le carnage‖ affreux rougit les fleuves,Et quand, souillant leur lit‖ d'un flot torrentiel,Le sang de l'homme coule‖ où coule l'eau du ciel !Devant un homme mort‖ un double effroi me navre.J'ai pitié du tueur‖ autant que du cadavre.Le mort tient le vivant‖ dans sa rigide main.Le meurtrier prendra‖ n'importe quel chemin,Il peut chasser ce mort,‖ et le chasser encore,L'enfouir dans la nuit,‖ le noyer dans l'aurore,Le jeter à la mer,‖ le perdre, et, plein d'ennui,Mettre une épaisseur d'ombre‖ entre son crime et lui ;Toujours il reverra‖ ce spectre insubmersible.
De l'arc tendu là-haut‖ nous sommes tous la cible ;Sa flèche tour à tour‖ nous vise ; le vainqueurL'a dans l'esprit avant‖ de l'avoir dans le cœur ;Il craint l'événement‖ dont il est le ministre ;Il sent dans le lointain‖ sourdre une heure sinistre ;Il sent que lui non plus,‖ même en hâtant le pas,A sa propre victoire‖ il n'échappera pas.Un jour, à son tour, pris‖ par le piège des choses,Tremblant du résultat‖ dont il construit les causes,Il fuira, demandant‖ un asile, un appui,Un abri. « Non ! diront‖ ses amis d'aujourd'hui,Non ! Va-t'en ! — C'est pourquoi‖ je tiens ma porte ouverte. »
Le penseur en songeant‖ fait une découverte :Personne n’est coupable.
Un si noir dénoûmentLaisse au fond de son gouffre‖ entrevoir l'élément.Le futur siècle gronde‖ et s'enfle en d'âpres cuvesComme la lave écume‖ aux bouches des vésuves.Qui donc dans ce chaos‖ travaillait ? Je ne sais.Des foudres ont rugi,‖ des aigles ont passé ;Tout ce que nous voyons‖ s'est fait entre les serresDes fléaux inconnus,‖ hideux et nécessaires ;Ils se sont rués comme‖ une troupe d'oiseaux ;Le sang profond du cœur,‖ la moelle des os,Tout l'homme a tressailli‖ dans l'homme, à la venueDu sombre essaim des faits‖ nouveaux fendant la nue ;Et dans l'inattendu‖ s'abattant sur nos frontsNous avons reconnu‖ le mal dont nous souffrons ;Alors les appétits‖ des foules redoutablesSe sont mis à mugir‖ au fond de leurs étables,Et nous avons senti‖ que l'appétit enfinA tort s'il est l'envie‖ et droit s'il est la faim.La lumière un moment‖ s'est toute évanouie.Qu'est-ce que c'était donc‖ que cette heure inouïe ?Là des chocs furieux,‖ là des venins subtils.Pourquoi ces vents ont-ils‖ soufflé ? d'où viennent-ils ?Pourquoi ces becs de flamme‖ écrasant ces couvées ?Pourquoi ces profondeurs‖ brusquement soulevées ?On a fait des forfaits‖ dont on est innocent.Les révolutions‖ parfois versent le sang,Et, quand leur volonté‖ de vaincre se déchaîne,Leur formidable amour‖ ressemble à de la haine.Maintenons, maintenons‖ les principes sacrés ;Mais quand par l'aquilon‖ les cœurs sont égarés,Quand ils soufflent sur nous‖ comme sur de la cendre,Au fond du noir problème‖ il faut savoir descendre ;L'homme subit, le gouffre‖ agit ; les ouragansSont les seuls scélérats‖ et sont les seuls brigands.Envoyez la tempête‖ et la trombe à Cayenne !Non, notre âme n'est pas‖ tout à coup une hyène,Non, nous ne sommes pas‖ brusquement des bandits ;Non, je n'accuse point‖ l'homme faible, et je disQue la fureur du vent‖ fatal qui nous emmènePeut t'arracher ton ancre,‖ ô conscience humaine !L'homme qu'hier la mer‖ sauvage secouait,Répond-il de ce flot‖ dont il fut le jouet ?Peut-il être à la fois‖ le vautour et la proie ?Bien qu'ayant confiance‖ en ce qui nous foudroie,Bien que pour l'inconnu‖ je me sente clément,Je le dis, l'accusé‖ pour moi, c'est l'élément.L'élément, dur moteur‖ que rien ne déconcerte.
Mais faut-il donc trembler‖ devant l'avenir ? Certe,Il faut songer. Trembler,‖ non pas. Sachez ceci :Ce rideau du destin‖ par l'énigme épaissi,Cet océan difforme‖ où flotte l'âme humaine,La vaste obscurité‖ de tout le phénomène,Ce monde en mal d'enfant‖ ébauchant le chaos,Ces idéals ayant‖ des profils de fléaux,Ces émeutes manquant‖ toujours la délivrance,Toute cette épouvante,‖ oui, c'est de l'espérance.Le matin glacial‖ consterne l'horizon ;Parfois le jour commence‖ avec un tel frissonQue le soleil levant‖ semble une attaque obscure.La branche offre la fleur‖ au prix de la piqûre.Par un sentier d'angoisse‖ aux bleus sommets j'irai.La vie ouvrant de farce‖ un ventre déchiré,A pour commencement‖ une auguste souffrance.
L'onde de l'inconnu‖ n'a qu'une transparenceLivide, où la clarté‖ ne vient que par degrés ;Ce qu'elle montre flotte‖ en plis démesurés.La dilatation‖ de la forme et du nombreÉtonne, et c'est hideux‖ d'apercevoir dans l'ombreAujourd'hui ce qui doit‖ n'être vu que demain.Demain semble infernal‖ tant il est surhumain.Ce qui n'est pas encor‖ germe en d'obscurs repaires ;Demain qui charmera‖ les fils, fait peur aux pères,L'azur est sous la nuit‖ dont nous nous effrayons,Et cet œuf ténébreux‖ est rempli de rayons.Cette larve lugubre‖ aura plus tard des ailes.Spectre visible au fond‖ des ombres éternelles,Demain dans Aujourd'hui‖ semble un embryon noir,Rampant en attendant‖ qu'il plane, étrange à voir,Informe, aveugle, affreux ;‖ plus tard l'aube le change.L'avenir est un monstre‖ avant d'être un archange.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a histoire / victoire féminine, classiqueb volonté / emporté masculine, classiquec noire / gloire féminine, classiqued plains / orphelins masculine, classiquee veuves / fleuves féminine, classiquef torrentiel / ciel masculine, classiqueg navre / cadavre féminine, classiqueh main / chemin masculine, classiquei encore / l'aurore féminine, classiquej d'ennui / lui masculine, classiquek insubmersible / cible féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec ministre / sinistre féminine, classiqued pas masculine, classiquee choses / causes féminine, classiquef appui / d'aujourd'hui masculine, classiqueg ouverte / découverte féminine, classiquea coupable / dénoûment / l'élément masculine, classiqueb cuves / vésuves féminine, classiquec sais / passé masculine, classiqued serres / nécessaires féminine, équivalentee d'oiseaux / os masculine, classiquef venue / nue féminine, classiqueg fronts / souffrons masculine, classiqueh redoutables / étables féminine, classiquei enfin / faim masculine, classiquej évanouie / inouïe féminine, classiquek subtils / viennent-ils masculine, classiquel couvées / soulevées féminine, classiquem innocent / sang masculine, classiquen déchaîne / haine féminine, non classiqueo sacrés / égarés / j'irai masculine, classiquep cendre / descendre féminine, classiqueq ouragans / brigands masculine, classiquer Cayenne / hyène féminine, classiques bandits / dis masculine, classiquet emmène / humaine féminine, classiqueu secouait / jouet masculine, classiquev proie / foudroie féminine, classiquew clément / l'élément masculine, classiquex déconcerte / Certe féminine, classiqueb ceci / épaissi masculine, classiquec humaine / phénomène féminine, classiqued chaos / fléaux masculine, classiquee délivrance / l'espérance féminine, classiquef l'horizon / frisson masculine, classiqueg obscure / piqûre féminine, classiquei déchiré / degrés / démesurés masculine, classiquej souffrance / transparence féminine, équivalentec nombre / l'ombre féminine, non classiqued demain / surhumain masculine, classiquee repaires / pères féminine, classiquef effrayons / rayons masculine, classiqueg ailes / éternelles féminine, classiqueh noir / voir masculine, classiquei change / archange féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources