L’année terrible, 1872· Avril
VI. « Le penseur est lugubre au fond des solitudes »
Le penseur est lugubre‖ au fond des solitudes.Ce n'est plus l'esprit calme‖ aux graves attitudes ;Les éclairs indignés‖ dans sa prunelle ont lui ;Il n'est plus libre, il a‖ de la colère en lui ;Il est le prisonnier‖ sinistre de la haine.Lui, ce frère apaisant‖ l'homme dans sa géhenne,Lui, dont la vie en flots‖ d'amour se répandit,Lui le consolateur,‖ le voilà qui maudit !Lui qui croyait n'avoir‖ jamais d'autre souffranceQue tout le genre humain,‖ il souffre dans la France ;Il reconnaît qu'il est‖ sur terre un coin sacré,La patrie, et cher, même‖ au cœur démesuré,Et que l'âme du sage‖ est quelquefois amère,Et qu'il redevient fils‖ s'il voit saigner sa mère.
Certe, il ne sera pas‖ toujours désespéré.Un jour dans son regard‖ reviendront par degréLes augustes rayons‖ de l'aube après l'éclipse ;On verra, certe, après l’infâme apocalypse,Reparaître sur lui‖ lentement les blancheursQue Dieu fait dans la nuit‖ poindre au front des chercheurs,Et que de loin envoie‖ à l'homme, au gouffre, au bagne,Le grand astre caché‖ derrière la montagne,Oui, la paix renaîtra.‖ Les peuples s'aimeront.
En attendant, il gronde‖ et médite. L'affrontEst une majesté‖ de plus pour ce génie.Il a des flamboiements‖ de fureur infinie ;Fauve, il menace. Arrière,‖ union, joie, amour !On doit la paix au cygne‖ et la guerre au vautour.Est-ce qu'on ne voit pas‖ qu'il pleure sa patrie ?
Il jette aux vents sa strophe‖ irritée et meurtrie ;Par moments il regarde‖ au loin, l'œil plein d'ennui ;On dirait qu'il fait fuir‖ des monstres devant luiAvec une secousse‖ énorme de crinière ;Il semble un spectre errant‖ qui n'a plus de tanière ;Son pied heurte inquiet‖ le sol traître et peu sûr.
Deuil ! la nuit sans étoile‖ et le ciel sans azur ;L'Europe aux fers ; au lieu‖ de la France, une morte.La lumière est vaincue‖ et le néant l'emporte ;L'avenir se dédit,‖ la gloire se dément ;Plus d'honneur, plus de foi,‖ plus rien ; l'abaissement,L'oubli, l'opprobre, un flot‖ de lâcheté qui monte.
Il sent l'âpre aiguillon‖ de toute cette honte ;L'allure du blessé‖ redoutable lui sied.Ce lion boite ayant‖ cette épine à son pied.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 22((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a solitudes / attitudes féminine, classiqueb lui masculine, classiquec haine / géhenne féminine, classiqued répandit / maudit masculine, classiquee souffrance / France féminine, classiquef sacré / démesuré masculine, classiqueg amère / mère féminine, classiquea désespéré / degré masculine, classiqueb l'éclipse / apocalypse féminine, classiquec blancheurs / chercheurs masculine, classiqued bagne / montagne féminine, classiquee s'aimeront / L'affront masculine, classiqueb génie / infinie féminine, classiquec amour / vautour masculine, classiqued patrie / meurtrie féminine, classiqueb d'ennui / lui masculine, classiquec crinière / tanière féminine, classiqued sûr / azur masculine, classiqueb morte / l'emporte féminine, classiquec dément / l'abaissement masculine, classiqued monte / honte féminine, classiqueb sied / pied masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources