L’année terrible, 1872· Avril
V. Pas de représailles
Je ne fais point fléchir‖ les mots auxquels je crois ;Raison, progrès, honneur,‖ loyauté, devoirs, droits.On ne va point au vrai‖ par une route oblique.Sois juste ; c'est ainsi‖ qu'on sert la république ;Le devoir envers elle‖ est l'équité pour tous ;Pas de colère ; et nul‖ n'est juste s'il n'est doux.La Révolution‖ est une souveraine ;Le peuple est un lutteur‖ prodigieux qui traîneLe passé vers le gouffre‖ et l'y pousse du pied ;Soit. Mais je ne connais,‖ dans l'ombre qui me sied,Pas d'autre majesté‖ que toi, ma conscience.J'ai la foi. Ma candeur‖ sort de l'expérience.Ceux que j'ai terrassés,‖ je ne les brise pas.Mon cercle c'est mon droit,‖ leur droit est mon compas ;Qu'entre mes ennemis‖ et moi tout s'équilibre ;Si je les vois liés,‖ je ne me sens pas libre ;A demander pardon‖ j'userais mes genouxSi je versais sur eux‖ ce qu'ils jetaient sur nous.Jamais je ne dirai :‖ — « Citoyens, le principeQui se dresse pour nous‖ contre nous se dissipe ;Honorons la droiture‖ en la congédiant ;La probité s'accouple‖ avec l'expédient. » —Je n'irai point cueillir,‖ tant je craindrais les suites,Ma logique à la lèvre‖ impure des jésuites ;Jamais je ne dirai :‖ — « Voilons la vérité ! »Jamais je ne dirai :‖ — « Ce traître a mérité,Parce qu'il fut pervers,‖ que, moi, je sois inique ;Je succède à sa lèpre ;‖ il me la communique ;Et je fais, devenant‖ le même homme que lui,De son forfait d'hier‖ ma vertu d'aujourd'hui.Il était mon tyran,‖ il sera ma victime. »Le talion n'est pas‖ un reflux légitime.Ce que j'étais hier,‖ je veux l'être demain.Je ne pourrais pas prendre‖ un crime dans ma mainEn me disant : — Ce crime‖ était leur projectile ;Je le trouvais infâme‖ et je le trouve utile ;Je m'en sers, et je frappe,‖ ayant été frappé. —Non, l'espoir de me voir‖ petit sera trompé.Quoi ! je serais sophiste‖ ayant été prophète !Mon triomphe ne peut‖ renier ma défaite ;J'entends rester le même,‖ ayant beaucoup vécu,Et qu'en moi le vainqueur‖ soit fidèle au vaincu.Non, je n'ai pas besoin,‖ Dieu, que tu m'avertisses ;Pas plus que deux soleils‖ je ne vois deux justices ;Nos ennemis tombés‖ sont là ; leur libertéEt la nôtre, ô vainqueurs,‖ c'est la même clarté.En éteignant leurs droits‖ nous éteignons nos astres.Je veux, si je ne puis‖ après tant de désastresFaire de bien, du moins‖ ne pas faire de mal.
La chimère est aux rois,‖ le peuple a l'idéal.
Quoi ! bannir celui-ci,‖ jeter l'autre aux bastilles !Jamais ! Quoi ! déclarer‖ que les prisons, les grilles,Les barreaux, les geôliers‖ et l'exil ténébreux,Ayant été mauvais‖ pour nous, sont bons pour eux ?Non, je n'ôterai, moi,‖ la patrie à personne ;Un reste d'ouragan‖ dans mes cheveux frissonne,On comprendra qu'ancien‖ banni, je ne veux pasFaire en dehors du juste‖ et de l'honnête un pas ;J'ai payé de vingt ans‖ d'exil ce droit austèreD'opposer aux fureurs‖ un refus solitaireEt de fermer mon âme‖ aux aveugles courroux ;Si je vois les cachots‖ sinistres, les verroux,Les chaînes menacer‖ mon ennemi, je l'aime,Et je donne un asile‖ à mon proscripteur même ;Ce qui fait qu'il est bon‖ d'avoir été proscrit.Je sauverais Judas‖ si j'étais Jésus-Christ.
Je ne prendrai jamais‖ ma part d'une vengeance.Trop de punition‖ pousse à trop d'indulgence,Et je m'attendrirais‖ sur Caïn torturé.Non, je n'opprime pas !‖ jamais je ne tuerai !Jamais, ô Liberté,‖ devant ce que je brise,On ne te verra faire‖ un signe de surprise.Peuple, pour te servir,‖ en ce siècle fatal,Je veux bien renoncer‖ à tout, au sol natal,A ma maison d'enfance,‖ à mon nid, à mes tombes,A ce bleu ciel de France‖ où volent des colombes,A Paris, champ sublime‖ où j'étais moissonneur,A la patrie, au toit‖ paternel, au bonheur ;Mais j'entends rester pur,‖ sans tache et sans puissance.Je n'abdiquerai pas‖ mon droit à l'innocence.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a crois / droits masculine, classiqueb oblique / république féminine, classiquec tous / doux masculine, classiqued souveraine / traîne féminine, classiquee pied / sied masculine, classiquef conscience / l'expérience féminine, classiqueg pas / compas masculine, classiqueh s'équilibre / libre féminine, classiquei genoux / nous masculine, classiquej principe / dissipe féminine, classiquek congédiant / l'expédient masculine, classiquel suites / jésuites féminine, classiquem vérité / mérité masculine, classiquen inique / communique féminine, classiqueo lui / d'aujourd'hui masculine, classiquep victime / légitime féminine, classiqueq demain / main masculine, classiquer projectile / utile féminine, classiques frappé / trompé masculine, classiquet prophète / défaite féminine, classiqueu vécu / vaincu masculine, classiquev m'avertisses / justices féminine, classiquew liberté / clarté masculine, classiquex astres / désastres féminine, classiquey mal / l'idéal masculine, classiquea bastilles / grilles féminine, classiqueb ténébreux / eux masculine, classiquec personne / frissonne féminine, classiqued pas masculine, classiquee austère / solitaire féminine, classiquef courroux / verroux masculine, classiqueg l'aime / même féminine, classiqueh proscrit / Jésus-Christ masculine, classiquea vengeance / d'indulgence féminine, classiqueb torturé / tuerai masculine, classiquec brise / surprise féminine, équivalented fatal / natal masculine, classiquee tombes / colombes féminine, classiquef moissonneur / bonheur masculine, classiqueg puissance / l'innocence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources