L’année terrible, 1872· Janvier 1871
VII. Le pigeon
Sur terre un gouffre d'ombre‖ énorme où rien ne luit,Comme si l'on avait‖ versé là de la nuit,Et qui semble un lac noir ;‖ dans le ciel un point sombre.
Lac étrange. Des flots,‖ non, mais des toits sans nombre ;Des ponts comme à Memphis,‖ des tours comme à Sion ;Des têtes, des regards,‖ des voix ; ô vision !Cette stagnation‖ de ténèbres murmure,Et ce lac est vivant,‖ une enceinte le mure,Et sur lui de l'abîme‖ on croit voir l'affreux sceau.
Le lac sombre est la ville,‖ et le point noir l'oiseau ;Le vague alérion‖ vole au peuple fantôme ;Et l'un vient au secours‖ de l'autre. C'est l'atomeQui vient dans l’ombre en aide au colosse.
L’oiseauIgnare, et, doux lutteur,‖ à travers ce réseauDe nuée et de vent‖ qui flotte dans l'espace,Il vole, il a son but,‖ il veut, il cherche, il passe,Reconnaissant d'en haut‖ fleuves, arbres, buissons,Par-dessus la rondeur‖ des blêmes horizons.Il songe à sa femelle,‖ à sa douce couvée,Au nid, à sa maison,‖ pas encor retrouvée,Au roucoulement tendre,‖ au mois de mai charmant ;Il vole ; et cependant,‖ au fond du firmament,Il traîne à son insu‖ toute notre ombre humaine ;Et tandis que l'instinct‖ vers son toit le ramèneEt que sa petite âme‖ est toute à ses amours,Sous sa plume humble et frêle‖ il a les noirs tambours,Les clairons, la mitraille‖ éclatant par volées,La France et l'Allemagne‖ éperdument mêlées,La bataille, l'assaut,‖ les vaincus, les vainqueurs,Et le chuchotement‖ mystérieux des cœurs,Et le vaste avenir‖ qui, fatal, enveloppeDans le sort de Paris‖ le destin de l'Europe.
Oh ! qu'est-ce que c'est donc‖ que l'Inconnu qui faitCroître un germe malgré‖ le roc qui l'étouffait ;Qui, tenant, maniant,‖ mêlant les vents, les ondes,Les tonnerres, la mer‖ où se perdent les sondes,Pour faire ce qui vit‖ prenant ce qui n'est plus,Maître des infinis,‖ a tous les superflus,Et qui, puisqu'il permet‖ la faute, la misère,Le mal, semble parfois‖ manquer du nécessaire ;Qui pour une hirondelle‖ édifie un donjon,Qui pour créer un lys,‖ ou gonfler un bourgeon,Ou pousser une feuille‖ à travers les écorces,Prodigue l'océan‖ mystérieux des forces ;Qui n'a l'air de savoir‖ que faire de l'amasDes neiges, et de l'urne‖ obscure des frimasToujours prête à noyer‖ les cieux ; qui parfois semble,Laissant dépendre tout‖ d'un point d'appui qui tremble,D'un roseau, d'un hasard,‖ d'un souffle aérien,S'épuiser en efforts‖ prodigieux pour rien ;Qui se sert d'un titan‖ moins bien que d'un pygmée ;Qui dépense en colère‖ inutile, en fumée,Tous ces géants, Vésuve,‖ Etna, Chimborazo,Et fait porter un monde‖ à l'aile d'un oiseau !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a luit / nuit masculine, classiqueb sombre / nombre féminine, classiqueb Sion / vision masculine, classiquec murmure / mure féminine, classiqued sceau / l'oiseau masculine, classiqueb fantôme / l'atome féminine, classiquea colosse / L’oiseau / réseau masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classiquec buissons / horizons masculine, classiqued couvée / retrouvée féminine, classiquee charmant / firmament masculine, classiquef humaine / ramène féminine, classiqueg amours / tambours masculine, classiqueh volées / mêlées féminine, classiquei vainqueurs / cœurs masculine, classiquej enveloppe / l'Europe féminine, classiquea fait / l'étouffait masculine, classiqueb ondes / sondes féminine, classiquec plus / superflus masculine, classiqued misère / nécessaire féminine, classiquee donjon / bourgeon masculine, classiquef écorces / forces féminine, classiqueg l'amas / frimas masculine, classiqueh semble / tremble féminine, classiquei aérien / rien masculine, classiquej pygmée / fumée féminine, classiquek Chimborazo / oiseau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources