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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Mai

I. Les deux trophées

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 158 vers

Peuple, ce siècle a vu‖ tes travaux surhumains.Il t'a vu repétrir‖ l'Europe dans tes mains.Tu montras le néant‖ du sceptre et des couronnesCar ta façon de faire‖ et défaire des trônes ;A chacun de tes pas‖ tout croissait d'un degré ;Tu marchais ; tu faisais‖ sur le globe effaréUn ensemencement‖ formidable d'idées ;Tes légions étaient‖ les vagues débordéesDu progrès s'élevant‖ de sommets en sommets ;La Révolution‖ te guidait ; tu semaisDanton en Allemagne‖ et Voltaire en Espagne ;Ta gloire, ô peuple, avait‖ l'aurore pour compagne,Et le jour se levait‖ partout où tu passais ;Comme on a dit les Grecs‖ on disait les Français ;Tu détruisais le mal,‖ l'enfer, l'erreur, le vice,Ici le moyen âge‖ et là le saint-office ;Superbe, tu luttais‖ contre tout ce qui nuit ;Ta clarté grandissante‖ engloutissait la nuit ;Toute la terre était‖ à tes rayons mêlée ;Tandis que tu montais‖ dans ta voie étoilée,Les hommes t'admiraient,‖ même dans tes revers ;Parfois tu t'envolais‖ planant ; et l'univers,Vingt ans, du Tage à l'Elbe‖ et du Nil à l'Adige,Fut la face éblouie,‖ et tu fus le prodige ;Et tout disparaissait,‖ — Histoire, souviens-t'en, —Même le chef géant,‖ sous le peuple titan.

De là deux monuments‖ élevés à ta gloire,Le pilier de puissance‖ et l'arche de victoire,Qui tous deux sont toi-même,‖ ô peuple souverain,L'un étant de granit‖ et l'autre étant d'airain.

Penser qu'on fut vainqueur‖ autrefois est utile.Oh ! ces deux monuments,‖ que craint l'Europe hostile,Comme on va les garder,‖ et comme nuit et jourOn va veiller sur eux‖ avec un sombre amour !Ah ! c'est presque un vengeur‖ qu'un témoin d'un autre âge !Nous les attesterons‖ tous deux, nous qu'on outrage ;Nous puiserons en eux‖ l'ardeur de châtier.Sur ce hautain métal‖ et sur ce marbre altier,Oh ! comme on cherchera‖ d'un œil mélancoliqueTous ces fiers vétérans,‖ fils de la République.Car l'heure de la chute‖ est l'heure de l'orgueil ;Car la défaite augmente,‖ aux yeux du peuple en deuil,Le resplendissement‖ farouche des trophées ;Les âmes de leur feu‖ se sentent réchauffées ;La vision des grands‖ est salubre aux petits.Nous éterniserons‖ ces monuments, bâtisPar les morts dont survit‖ l'œuvre extraordinaire ;Ces morts puissants jadis‖ passaient dans le tonnerre,Et de leur marche encore‖ on entend les éclats ;Et les pâles vivants‖ d'à présent sont, hélas !Moins qu'eux dans la lumière‖ et plus qu'eux dans la tombe.

Écoutez, c'est la pioche !‖ écoutez, c'est la bombe !Qui donc fait bombarder ?‖ qui donc fait démolir ?Vous ?

Le penseur frémit, pareil au vieux roi LearQui parle à la tempête‖ et lui fait des reproches.Quels signes effrayants !‖ d'affreux jours sont-ils proches ?Est-ce que l'avenir‖ peut être assassiné ?Est-ce qu'un siècle meurt‖ quand l'autre n'est pas né ?Vertige ! de qui donc‖ Paris est-il la proie ?Un pouvoir le mutile,‖ un autre le foudroie.Ainsi deux ouragans‖ luttent au Sahara.C'est à qui frappera,‖ c'est à qui détruira.Peuple, ces deux chaos‖ ont tort ; je blâme ensembleLe firmament qui tonne‖ et la terre qui tremble.

Soit. De ces deux pouvoirs,‖ dont la colère croît,L'un a pour lui la loi,‖ l'autre a pour lui le droit ;Versaille a la paroisse‖ et Paris la commune ;Mais sur eux, au-dessus‖ de tous, la France est une ;Et d'ailleurs, quand il faut‖ l'un sur l'autre pleurer,Est-ce bien le moment‖ de s'entre-dévorer,Et l'heure pour la lutte‖ est-elle bien choisie ?O fratricide ! Ici‖ toute la frénésieDes canons, des mortiers,‖ des mitrailles ; et làLe vandalisme ; ici‖ Charybde, et là Scylla.Peuple, ils sont deux. Broyant‖ tes splendeurs étouffées,Chacun ôte à ta gloire‖ un de tes deux trophées ;Nous vivons dans des temps‖ sinistres et nouveaux,Et de ces deux pouvoirs‖ étrangement rivauxPar qui le marteau frappe‖ et l'obus tourbillonne,L'un prend l'Arc de Triomphe‖ et l'autre la Colonne !

Mais c'est la France ! Quoi,‖ Français, nous renversonsCe qui reste debout‖ sur les noirs horizons !La grande France est là !‖ Qu'importe Bonaparte !Est-ce qu'on voit un roi‖ quand on regarde Sparte ?Ôtez Napoléon, le peuple reparaît.Abattez l'arbre, mais‖ respectez la forêt.Tous ces grands combattants,‖ tournant sur ces spirales,Peuplant les champs, les tours,‖ les barques amirales,Franchissant murs et ponts,‖ fossés, fleuves, marais,C'est la France montant‖ à l'assaut du progrès.Justice ! ôtez de là‖ César, mettez-y Rome.Qu'on voie à cette cime‖ un peuple et non un homme ;Condensez en statue‖ au sommet du pilierCette foule en qui vit‖ ce Paris chevalier,Vengeur des droits, vainqueur‖ du mensonge féroce !Que le fourmillement‖ aboutisse au colosse !Faites cette statue‖ en un si pur métalQu'on n'y sente plus rien‖ d'obscur ni de fatal ;Incarnez-y la foule,‖ incarnez-y l'élite ;Et que ce géant Peuple,‖ et que ce grand styliteDu lointain idéal‖ éclaire le chemin,Et qu'il ait au front l'astre‖ et l'épée à la main !

Respect à nos soldats,‖ rien n'égalait leurs tailles ;La Révolution‖ gronde en leurs cent batailles ;La Marseillaise, effroi‖ du vieux monde obscurci,S'est faite pierre là,‖ s'est faite bronze ici ;De ces deux monuments‖ sort un cri : Délivrance !

Quoi ! de nos propres mains‖ nous achevons la France !Quoi ! c'est nous qui faisons‖ cela ! nous nous jetonsSur ce double trophée‖ envié des Teutons,Torche et massue aux poings,‖ tous à la fois, en foule !C'est sous nos propres coups‖ que notre gloire croule !Nous la brisons, d'en haut,‖ d'en bas, de près, de loin,Toujours, partout, avec‖ la Prusse pour témoin !Ils sont là, ceux à qui‖ fut livrée et vendueTon invincible épée,‖ ô patrie éperdue !Ils sont là ceux par qui‖ tomba l'homme de Ham !C'est devant Reichshoffen‖ qu'on efface Wagram !Marengo raturé,‖ c'est Waterloo qui reste.La page altière meurt‖ sous la page funeste ;Ce qui souille survit‖ à ce qui rayonna ;Et pour garder Forbach‖ on supprime Iéna !Mac-Mahon fait de loin‖ pleuvoir une rafaleDe feu, de fer, de plomb‖ sur l'arche triomphale.Honte ! un drapeau tudesque‖ étend sur nous ses plis,Et regarde Sedan‖ souffleter Austerlitz !Où sont les Charentons,‖ France ? où sont les Bicêtres ?Est-ce qu'ils ne vont pas‖ se lever, les ancêtres,Ces dompteurs de Brunswick,‖ de Cobourg, de Bouillé,Terribles, secouant‖ leur vieux sabre rouillé,Cherchant au ciel la grande‖ aurore évanouie !Est-ce que ce n'est pas‖ une chose inouïeQu'ils soient violemment‖ de l'histoire chassés,Eux qui se prodiguaient‖ sans jamais dire : Assez !Eux qui tinrent le pape‖ et les rois, l'ombre noireEt le passé, captifs‖ et cernés dans leur gloire,Eux qui de l'ancien monde‖ avaient fait le blocus,Eux les pères vainqueurs,‖ par nous les fils vaincus !

Hélas ! ce dernier coup‖ après tant de misères,Et la paix incurable‖ où saignent deux ulcères,Et tous ces vains combats,‖ Avron, Bourget, l'Haÿ !Après Strasbourg brûlée,‖ après Paris trahi !La France n'est donc pas‖ encore assez tuée ?

Si la Prusse, à l'orgueil‖ sauvage habituée,Voyant ses noirs drapeaux‖ enflés par l'aquilon,Si la Prusse, tenant‖ Paris sous son talon,Nous eût crié : — Je veux‖ que vos gloires s'enfuient.Français, vous avez là‖ deux restes qui m'ennuient,Ce pilastre d'airain,‖ cet arc de pierre ; il fautM'en délivrer ; ici,‖ dressez un échafaud,Là, braquez des canons ;‖ ce soin sera le vôtre.Vous démolirez l'un,‖ vous mitraillerez l'autre.Je l'ordonne. — O fureur !‖ comme on eût dit : Souffrons !Luttons ! c'est trop ! ceci‖ passe tous les affronts !Plutôt mourir cent fois !‖ nos morts seront nos fêtes !Comme on eût dit : Jamais ! Jamais ! —

Et vous le faites !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
78((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a surhumains / mains masculine, classiqueb couronnes / trônes féminine, classiquec degré / effaré masculine, équivalented d'idées / débordées féminine, classiquee sommets / semais masculine, classiquef Espagne / compagne féminine, classiqueg passais / Français masculine, classiqueh vice / saint-office féminine, classiquei nuit masculine, classiquej mêlée / étoilée féminine, classiquek revers / l'univers masculine, classiquel l'Adige / prodige féminine, classiquem souviens-t'en / titan masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquea utile / hostile féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec âge / outrage féminine, classiqued châtier / altier masculine, classiquee mélancolique / République féminine, classiquef l'orgueil / deuil masculine, classiqueg trophées / réchauffées féminine, classiqueh petits / bâtis masculine, classiquei extraordinaire / tonnerre féminine, classiquej éclats / hélas masculine, classiquek tombe / bombe féminine, classiqueb démolir / Vous / Lear masculine, classiqueb reproches / proches féminine, classiquec assassiné / né masculine, classiqued proie / foudroie féminine, classiquee Sahara / détruira masculine, classiquef ensemble / tremble féminine, classiquea croît / droit masculine, classiqueb commune / une féminine, classiquec pleurer / s'entre-dévorer masculine, classiqued choisie / frénésie féminine, classiquee là / Scylla masculine, classiquef étouffées / trophées féminine, classiqueg nouveaux / rivaux masculine, classiqueh tourbillonne / Colonne féminine, classiquea renversons / horizons masculine, classiqueb Bonaparte / Sparte féminine, classiquec reparaît / forêt masculine, classiqued spirales / amirales féminine, classiquee marais / progrès masculine, classiquef Rome / homme féminine, classiqueg pilier / chevalier masculine, classiqueh féroce / colosse féminine, classiquei métal / fatal masculine, classiquej l'élite / stylite féminine, classiquek chemin / main masculine, classiquea tailles / batailles féminine, classiqueb obscurci / ici masculine, classiquec Délivrance / France féminine, classiqueb jetons / Teutons masculine, classiquec foule / croule féminine, classiqued loin / témoin masculine, classiquee vendue / éperdue féminine, classiquef Ham / Wagram masculine, classiqueg reste / funeste féminine, classiqueh rayonna / Iéna masculine, classiquei rafale / triomphale féminine, classiquej plis / Austerlitz masculine, classiquek Bicêtres / ancêtres féminine, classiquel Bouillé / rouillé masculine, classiquem évanouie / inouïe féminine, classiquen chassés / Assez masculine, classiqueo noire / gloire féminine, classiquep blocus / vaincus masculine, classiquea misères / ulcères féminine, classiqueb l'Haÿ / trahi masculine, classiquec tuée / habituée féminine, classiqueb l'aquilon / talon masculine, classiquec s'enfuient / m'ennuient féminine, classiqued faut / échafaud masculine, classiquee vôtre / l'autre féminine, classiquef Souffrons / affronts masculine, classiqueg fêtes / Jamais / faites féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

158 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources