L’année terrible, 1872· Avril
VIII. « Pendant que la mer gronde et que les vagues roulent »
Pendant que la mer gronde‖ et que les vagues roulent,Et que sur l'horizon‖ les tumultes s'écroulent,Ce veilleur, le poète,‖ est monté sur sa tour.
Ce qu'il veut, c'est qu'enfin‖ la concorde ait son tour.
Jadis, dans les temps noirs‖ comme ceux où nous sommes,Le poète pensif‖ ne se mêlait aux hommesQue pour les désarmer‖ et leur verser son cœur ;Il aimait le vaincu‖ sans haïr le vainqueur ;Il suppliait l'armée,‖ il suppliait la ville ;Aux vivants aveuglés‖ par la guerre civileIl montrait la clarté‖ du vrai, du grand, du beau,Étant plus qu'eux tourné‖ du côté du tombeau ;Et cet homme, au milieu‖ d'un monde inexorable,Était le messager‖ de la paix vénérable.Il criait : N'a-t-on point‖ assez souffert, hélas !Ne serons-nous pas bons‖ à force d'être las ?C'était la fonction‖ de cette voix qui passeDe demander à tous,‖ pour tous, Paix ! Pitié ! Grâce !Les devoirs sont encor‖ les mêmes aujourd'hui.Le poète, humble jonc,‖ a son cœur pour appui.Il veut que l'homme vive,‖ il veut que l'homme crée.Le ciel, cette demeure‖ inconnue et sacrée,Prouve par sa beauté‖ l'éternelle douceur ;La poésie au front‖ lumineux est la sœurDe la clémence, étant‖ la sœur de l'harmonie ;Elle affirme le vrai‖ que la colère nie,Et le vrai c'est l'espoir,‖ le vrai c'est la bonté ;Le grand rayon de l'art‖ c'est la fraternité.A quoi bon aggraver‖ notre sort par la haine ?Oh ! si l'homme pouvait‖ écouter la géhenne,Si l'on savait la langue‖ obscure des enfers, —De cette profondeur‖ pleine du bruit des fers,De ce chaos hurlant‖ d'affreuses destinées,De tous ces pauvres cœurs,‖ de ces bouches damnées,De ces pleurs, de ces maux‖ sans fin, de ces courroux,On entendrait sortir‖ ce chant sombre : Aimons-nous !
L'ouragan, l'océan,‖ la tempête, l'abîme,Et le peuple, ont pour loi‖ l'apaisement sublime,Et, quand l'heure est venue‖ enfin de s'épouser,Le gouffre éperdu donne‖ à la terre un baiser !Car rien n'est forcené,‖ terrible, effréné, libre,Convulsif, effaré,‖ fou, que pour l'équilibre ;Car il faut que tout cède‖ aux branches du compas ;Car l'indignation‖ des flots ne dure pas,L'écume est furieuse‖ et n'est pas éternelle ;Le plus fauve aquilon‖ demande à ployer l'aile ;Toute nuit mène à l'aube,‖ et le soleil est sûr ;Tout orage finit‖ par ce pardon, l'azur.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a roulent / s'écroulent féminine, classiqueb tour masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec ville / civile féminine, classiqued beau / tombeau masculine, classiquee inexorable / vénérable féminine, classiquef hélas / las masculine, classiqueg passe / Grâce féminine, classiqueh aujourd'hui / appui masculine, classiquei crée / sacrée féminine, classiquej douceur / sœur masculine, classiquek l'harmonie / nie féminine, classiquel bonté / fraternité masculine, classiquem haine / géhenne féminine, classiquen enfers / fers masculine, classiqueo destinées / damnées féminine, classiquep courroux / Aimons-nous masculine, classiquea l'abîme / sublime féminine, classiqueb s'épouser / baiser masculine, classiquec libre / l'équilibre féminine, classiqued compas / pas masculine, classiquee éternelle / l'aile féminine, classiquef sûr / l'azur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources